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Interview du Président de l’Assemblée Nationale de
Mauritanie, Mr : Messaoud Ould Boulkheir
Alakhbar (AL): Une
mission de l’UA est venue en Mauritanie après l’échec des médiations libyenne
et sénégalaise. On parle aussi d’une initiative française, quelle lecture
faites-vous de ce ballet diplomatique, arrive t-il au bon moment ou es- ce
peine perdue ?
Messaoud Ould
Boulkheir (MOB): Franchement, on ne peut avoir une lecture claire des événements
tant que le Général reste sur son agenda unilatéral notamment celui
d’organiser des élections au 6 juin en prenant le soin de faire un
semblant de démission auparavant. Je ne vois pas de quoi il démissionne et
quelle valeur a cette démission. On entend qu’il démissionne de
l’armée mais pas du BASEP, qu’il quitte la présidence du HCE alors qu’il
demande la réhabilitation du palais présidentiel pendant son absence
pour empêcher son occupation par celui qui le remplacera. Tout cela n’est pas
clair et n’augure pas d’un accueil favorable aux missions de médiation qui
principalement sont à la recherche d’un dialogue entre les différentes forces
politiques. Les missions qui sont arrivées jusque là n’étaient pas
porteuses de propositions concrètes pouvant constituer une plateforme pour un
dialogue inclusif afin de sortir de la crise. Elles semblaient plutôt à
l’écoute pour savoir si les acteurs politiques sont enfin prêts pour ce
dialogue. Deux délégations étaient présentes : une de l’Union Africaine
composée de Ramadan LAMAMRA et du Ministre libyen Abdessalam TRIKY, ce
dernier semble venir seulement en tant que représentant personnel du
Président de l’Union Africaine Colonel Mouammar KADDAFI. Durant la rencontre,
il apparaît que l’interlocuteur principal était M. TRIKY et M. LAMAMRA était
plus à l’écoute, parlant peu.
En ce qui nous concerne, nous somme prêts au
dialogue depuis le début. La preuve, j’étais le premier à lancer une
initiative pour une sortie de crise et nous sommes toujours dans cette
perspective ; le dialogue ne peut se faire que s’il y a deux parties prenantes
au moins. Malheureusement, on constate aujourd’hui, que nous sommes les seuls
à nous intéresser au dialogue. A contrario, le Junte militaire ne porte
d’intérêt que pour un dialogue lui assurant la non-confiscation du pouvoir.
Le général s’entête à organiser un simulacre
d’élections, continue à prendre des décisions anti-démocratiques par exemple
l’emprisonnement des personnes qui ne partagent pas le même point de vue que
lui, ainsi que des attaques personnelles, accusations infondées contre ses opposants
politiques leur déniant toute popularité. Ceci démontre que l’une des parties
cherche à occulter l’existence de l’autre rendant ipso facto la concertation
et le rapprochement des points de vues hors du domaine du possible.
Je
confirme que nous sommes prêts au dialogue, mais sous certaines
conditions :
-
que ce dialogue soit sincère et sous la conduite de l’Union Africaine car
concerné en premier lieu par ce dossier sur le plan africain et international arrêt de l’agenda
unilatéral pour rétablir la confiance et ramener le dialogue entre toutes les
parties libération des prisonniers soit-disant accusés de gabegie, alors que
tout le monde sait qu’ils sont incarcérés pour leurs opinions. Parlant de
gabegie, le Général et son entourage devraient être les premiers à être
incarcérés.
-
aller de l’avant en créant un climat démocratique où les acteurs politiques
peuvent exercer librement leurs droits constitutionnels comme le Général aime
à répéter que les institutions démocratiques sont préservées et fonctionnent
correctement.
Nous avons dit à la délégation que nous étions prêts à nous engager dans ce
dialogue si certaines conditions étaient réunies mais force nous est de
constater qu’elles ne l’étaient pas. Oui, certaines de nos préoccupations ont
été soulevées par la délégation mais seulement sous une forme interrogative
qui donne l’impression de vouloir simplement faire du remplissage, noircir du
papier. Ce n’était donc pas une prise en considération sérieuse de nos
préoccupations. Ce sont les mêmes idées avancées hier par Kadhafi qui sont
aujourd’hui servies par M. Treiki. Il en est ainsi du fait de dire :
« il difficilement pensable que les militaires vont revenir sur le
statut quo, la solution serait donc une démission du Président de la République
(M. Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi ndlr) suivie de la formation d’un
gouvernement de transition et des choses de cet ordre.
Je leur ai dit que ceci était inacceptable en
l’état. Nous ne voulons pas fermer la porte au dialogue, mais quand on veut
l’initier il faut le faire sérieusement. Une fois celui-ci engagé chaque
partie avancera ses propositions qui seront appréciées à leur juste valeur.
Nous avons également rencontré la délégation
sénégalaise. Nous avions, en réalité, rencontré cette délégation par le passé
et lui avions exprimé notre réserve sur le principe d’une médiation
sénégalaise. Ceci parce que la plupart des médiations –et c’est une question
qui doit vous interpeller en tant qu’observateurs et analystes- ne
proviennent que d’Etats ayant affiché leur soutien aux militaires. Nous
avions donc dit, poliment, au ministre sénégalais que nous étions réservés
sur une médiation menée par le premier Etat à avoir déclaré son soutien aux
militaires et qui vient nous proposer ses bons offices maintenant. Ceci est
un véritable problème. Toutefois, et compte tenu des relations de voisinage
et des liens particuliers qui nous lient à ce pays, compte tenu de l’estime
que nous avons pour son Président, nous étions prêts à considérer une telle
médiation si son auteur adopte une attitude de neutralité. Nous ne ferons pas
obstacle à un bien qu’il pourrait faire pour la Mauritanie en aidant à la
sortir de cette crise mais nous avons nos conditions somme toutes
raisonnables: il faut, d’abord, que ce dialogue ait lieu sous les auspices de
l’Union Africaine car c’est elle qui est saisie de ce dossier et nous n’avons
rien vu qui puisse justifier son désaisissement. Par ailleurs, nous ne
voulons pas que le Sénégal nous prenne à part, isolés. Mais cela je ne l’ai
pas exprimé en ces termes.
Le Ministre sénégalais est alors reparti avec
l’intention d’exposer ce qu’il a entendu au Président Wade. Il est revenu
maintenant avec ce qui ressemble à une proposition. Selon ses dires, le
Président Wade souhaiterait venir accompagné de M. Jean Ping (Président la
Commission de l’Union Africaine ndlr) pour rencontrer les différentes parties
sur des points bien précis. Mais il ne souhaiterait pas que cette rencontre
soit soumise à des conditions préalables. Selon lui, les parties doivent se
rencontrer d’abord, et examiner les propositions qui leur seront soumises.
Nous lui avons réitéré la même position et lui avons réaffirmé que, non
seulement nous ne fuyons pas le dialogue, mais qu’en plus nous y tenons et le
cherchons activement. Encore faut-il qu’il s’agisse d’un dialogue sérieux, ce
qui ne peut avoir lieu sans la réalisation des conditions que nous avions
émises.
Bien que je ne veuille pas être pessimiste, ma
lecture personnelle est qu’on ne nous a pas présenté de proposition sérieuse.
La situation de notre pays constitue une source de préoccupations pour le
monde entier et pour l’Afrique en particulier. Nous avons une position, et
nous pensions que celui qui tenterait de trouver une solution devrait avoir
une proposition concrète à même d’inciter les différentes parties au
dialogue. Hélas, ce n’était pas le cas en l’espèce.
AL:
S’agissant
du dialogue, il a été remarqué que la délégation de l’UA a rencontré les
parlementaires de la majorité alors qu’elle n’a pas rencontré les dirigeants du
front ?
MOB : C’est
effectivement quelque chose de nouveau, qu’elle exclue le Front de ses
rencontres alors que tout le monde reconnaît qu’il est un acteur essentiel et
en même temps elle s’entretient avec le président de la commission électorale
indépendante, cela ne nous semble pas compréhensible. Notre lecture est que
la délégation reflète les divergences de vues entre le CPS et la Présidence
de l’Union.
C’est du moins ce que nous supposons et ça ne nous
semble pas de bon augure. Alors que nous aurions accepté volontiers le
principe d’une telle rencontre en sachant pourtant que la délégation est
envoyée par Khaddafi, le Président de l’UA et que ce dernier vient
d’effectuer une visite pour le moins ambiguë, en Mauritanie, il n’était pas
avenant que la délégation nous ignore de la sorte tout en intégrant un acteur
totalement étranger aux parties. Qu’est- ce qui peut motiver en effet la
rencontre du président de la CENI et même des parlementaires, car si ces
derniers sont favorables au putsch, il y a des parlementaires opposés au
putsch qu’elle aurait dû rencontrer. Autant vous dire que cet alignement et
ce manque d’équilibre sont à l’origine de l’échec de la médiation du
Guide et à propos justement de ce dernier, je voudrai ici vous dire combien je
suis fier de mon amitié avec le frère Mouamar Khaddafi, malgré notre profonde
divergence de vues sur le dossier mauritanien et comme on dit les divergences
de point de vue n’empêchent pas l’amitié. La responsabilité de cet échec
n’incombe pas au Front, mais bien à ceux qui ne se sont pas acquittés comme
il se doit de leurs missions quand ils étaient chargés de préparer le
dossier en prélude à la visite du Guide.
AL:
Par
rapport à la position française, l’on relève une certaine ambigüité, à la
suite des déclarations du Président Sarkozy et des prises de positions
contradictoires. La France serait notamment favorable à toute solution
interne issue d’un consensus, ce à quoi le Général a fait allusion quand
il a dit : « l’extérieur leur a dit, retournez à l’intérieur » ?
MOB :
De toute
manière, je ne suis pas de ceux qui courent derrière les rumeurs et je me
dois néanmoins de vous réaffirmer que notre position n’est ni dictée par
l’extérieur ni tributaire de celui-ci. Bien au contraire, ceux qui se
confondent à l’extérieur et en sont dépendants ne sont autres que ceux qui
ont perpétré cette conspiration criminelle et sordide de coup d’Etat. Il est
d’ailleurs loisible, une fois que l’on aura connu la vérité, de découvrir que
ceux qui ont commis cet acte ne l’auraient pas fait s’ils n’avaient pas
consulté l’extérieur. Il est révélateur, en effet, que leurs préoccupations
majeures depuis le coup d’Etat est de se faire accepter par l’extérieur. Ils
ont pour cela dépensé l’argent, exploité comme ils peuvent les relations dont
ils disposent et ont mis à profit les parlementaires et les responsables qui
ont sillonné le monde, en quête de soutien ou de sympathie.
En ce qui nous concerne, nous n’avons aucune gêne
à nous faire dire que cette affaire relève des mauritaniens et d’eux seuls,
ceci nous réconforte plutôt. Personne n’ose nous accuser d’affiliation à
l’extérieur ni de nous fier à l’extérieur. Notre position, nous l’avons
voulue nous-même en prenant la responsabilité de défier les putschistes et de
leur dire non. Nous assumons cette position pleinement, nous
persisterons et nous userons, pour cela, de tous les moyens dont nous
disposons, que nous trouvions ou non, une aide de l’extérieur. Nous
n’épargnerons aucun effort pour parvenir à notre objectif de faire échouer ce
coup d’Etat.
Pour ce qui est de la position française, une
lecture attentive des déclarations du Président Sarkozy, ne permet nullement
d’en déduire un appui de la France au putsch. Il faut dire que dans leur
quête effrénée d’un quelconque appui de l’extérieur, les autorités
putschistes ont amplifié ces déclarations en essayant d’y entrevoir un
changement de la position française. Quand on se réfère aux dernières
déclarations françaises, on se rend compte aisément que la position française
n’a pas du tout changé et que la France demeure opposée au putsch. Bien
évidemment si la France dit que les candidatures aux élections est une
affaire mauritanienne qui relève du droit mauritanien, cela va sans dire et
cela ne saurait être interprété comme étant un fléchissement de la position
française.
En
tout état de cause, notre position ne saurait fléchir du fait du changement
de la position française ni de celui de l’Union africaine, ni même de celui
des Etats-Unis qui continuent à s’opposer farouchement au coup d’Etat.
En réalité celui qui mise sur l’extérieur et se
dépense sans compter pour gagner sa confiance, ce n’est pas nous, mais le
Général. Nous nous sommes rendus à l’extérieur juste pour contrecarrer les
mensonges et allégations qu’on essaie de véhiculer sur la situation en
Mauritanie. Il s’agit de défendre notre position, d’expliquer notre version
des choses et de démystifier la propagande mensongère et je crois, que tout
compte fait, si l’extérieur (la communauté internationale) approuve une
position en Mauritanie, c’est plutôt, à, la nôtre, quoi qu’on dise, à tort ou
à raison, de la position française.
AL : Enfin,
vous avez rencontré certaines personnalités et précisément l’ex-président Ely
Ould Mohamed Vall, est-il possible de dire qu’il vous a rejoint dans votre
combat contre le putsch ?
MOB : (Rires)
Effectivement, j’ai rencontré l’ex-président Ely Ould Mohamed Vall et nous
avons discuté de la crise actuelle et il m’a paru clairement que bien qu’il
n’ait pas fait de déclaration publique jusqu’à présent, il n’en demeure pas
moins qu’il ne trouve aucun intérêt pour la Mauritanie dans la position de la
junte militaire. Il a confirmé qu’il ne participerait pas à leurs élections
car de telles élections ne sont pas acceptées par l’ensemble des forces politiques
et elles n’y participeront pas. Tout comme il a confirmé qu’il n’a jamais
manqué d’indiquer cette position à tous ceux qu’il a rencontrés et qu’ils ne
leur a jamais demandé de ne pas divulguer ce point de vue . Il ne me l’a
pas demandé à moi non plus mais je n’en dirai pas plus.
AL: Il est actuellement
en visite à l’étranger. Avez-vous coordonné avec lui la substance du message
qu’il va porter à l’étranger ou jugez-vous plutôt qu’il n y a pas lieu de
coordonner ?
MOB : Je l’ai appelé à
élargir le front et je lui ai posé des questions précises à ce sujet et il
m’a donné des réponses que j’ai trouvées suffisantes et il n y a pas eu de
coordination précise. Nous avons choisi de laisser à chacun les actions qui
lui conviennent mais il m’a dit que l’espoir reste ouvert dans un
élargissement du front y compris son adhésion à celui-ci.
AL: Vous avez déclaré à RFI
que vous n’épargnerez aucun effort pour faire échouer l’agenda unilatéral et
en particulier les élections même si cela devait nécessiter d’occuper la rue
au moment où l’autre partie vous décrit comme un petit groupe qu’on peut
compter sur les doigts d’une main et que vous êtes cinq hommes et quatre
femmes.
MOB: Comme je vous l’ai dit
cela relève des petites polémiques (aswaga) et moi je ne compte pas les
suivre. En revanche, si nous n’étions qu’une poignée, une dizaine ou une
centaine, pourquoi y aurait-il besoin de confronter ce petit nombre par les
unités de répression quand nous avons décidé de manifester, ceci n’est pas
logique. Et le fait de traiter les gens de cette manière n’est tout
simplement pas recevable. Ils doivent s’élever un peu s’ils ont l’ambition de
la responsabilité et le désir de se faire entendre et cela je l’ai dit à Ould
Abdel aziz et je lui ai dit qu’il y a des comportements qui ne sont pas à la
hauteur et qu’ils ne servent ni sa personne ni la Mauritanie et que tout le
monde devrait s’en éloigner. Mais il n’a pas écouté mon conseil et il a
persisté sur cette voie.
En tout cas, si nous ne sommes qu’une poignée,
l’autre partie ne compte qu’une seule personne qui est Mohamed Ould AbdelAziz
et lui le général sait et le monde sait que nous représentons la légalité
constitutionnelle, la défense de la légalité , la légitimité populaire et que
nous représentons la majorité du peuple. La meilleure preuve sont les marches
de manifestants par milliers qui manifestent contre les putschistes. Le
dernier meeting qui a fait trembler la capitale avec des dizaines de milliers
a montré notre capacité à mobiliser la rue et le fait qu’une majorité du peuple
mauritanien se reconnaît dans notre choix.
Je voudrais rappeler que nos manifestations et nos
marches sont des droits démocratiques garantis par la constitution et il est
naturel que les gens protestent et manifestent dans la rue. Nous avons décidé
de manifester et nous l’avons accompli et nous continuerons à manifester que
la rue soit avec nous (comme nous l’avons démontré) ou contre nous comme les
putschistes le prétendent. Qu’ils préparent leurs poignards et qu’ils
construisent les prisons comme ils ont menacé de le faire, qu’ils sortent
leurs fusils s’ils veulent tuer le peuple mauritanien, nous sommes prêts à
faire face et qu’ils ne s’imaginent pas que les choses sont restées figées
car la Mauritanie a changé et tout le monde doit changer. Qu’ils ne soient
pas aveuglés par la soif du pouvoir et que leurs oreilles ne soient pas
bouchées face à la réalité du changement radical que la Mauritanie a connu et
qui fait qu’elle ne peut plus être dirigée comme elle l’a été durant ces
dernières décennies.
J’ajoute que si nous avons une constitution et que
tout le monde y tient et que nous avons des institutions constitutionnelles
en place, pour quelles raisons les mauritaniens seraient privés de leur droit
de manifester ? Nous, nous allons manifester et nous descendrons dans la
rue et si on nous confronte par la répression nous y ferons face et nous ne
ferons que ce qui est légitime et démocratique et s’ils souhaitent prendre
leurs dispositions sécuritaires en prévision de ce qui pourrait provenir de
nous, à dieu ne plaise, qu’ils le fassent
Le 20/04/09
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