A.H.M.E.
INTERVIEW 53:
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INTERVIEW DE MESSAOUD OULD BOULKHEIR , LE PRESIDENT DE L'ASSENBLEE NATIONALE
‘’La position ostentatoirement partisane du président de l’Union Africaine (UA), mandaté par la communauté internationale pour trouver un agenda consensuel entre les différentes parties de la crise mauritanienne, signe l’échec de cette médiation’’ Farouchement opposé au coup d’Etat du 6 août dernier ayant renversé le pouvoir du président élu, Sidi Ould
Cheikh Abdallahi, qu’il a soutenu, lors du deuxième tour des présidentielles
de 2007 – occasion d’un tollé, général,
des opposants au régime d’Ould Taya, avec, en tête, Ahmed Ould Daddah, ultime challenger, désigné par les urnes, de
Sidioca – le président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir garde,
tout entier, verve et franc-parler…L’homme reste convaincu que le coup
d’Etat du général Aziz échouera et que la démocratie triomphera. Le Calame : Le président Kadhafi, désigné par le groupe consultatif de Paris, pour
trouver un consensus entre les différentes parties, vient de passer quelques
jours, en Mauritanie, après avoir reçu, chez lui, les protagonistes. Dans son
discours, le président de l’UA a donné une espèce de quitus à l’agenda de la junte,
au pouvoir depuis le 6 août 2008. Considérez-vous cette médiation comme un
échec? Ce quitus arrêterait-il, comme il l’a dit, le processus des sanctions
ciblées, décrétées par l’UA, contre la junte et ses soutiens? Messaoud Ould Boulkheir : Oui, à mon niveau personnel et je pense, aussi, que c’est le cas au niveau du FNDD, nous considérons que c’est un échec. La position, ostentatoirement partisane, du président de l’Union Africaine (UA),
mandaté par la communauté internationale pour, comme vous l’avez dit, trouver un
agenda consensuel entre les différentes parties de la crise mauritanienne,
signe l’échec de cette médiation. Je crois que notre réaction le démontre clairement. Il appartient, maintenant, à la communauté internationale,
au groupe de contact qui ont mandaté le président de l’UA, de prendre la décision
finale, de déterminer une position officielle, par rapport à ce qui s’est passé
à Nouakchott. Pour notre part, nous n’avons ménagé aucun effort, malgré
certaines réserves, émises, ici et là, par certains, et qui ont fini par se
vérifier, sur le terrain, quant à l’implication du guide libyen dans la crise
mauritanienne. Nous avons dit, dès le départ, qu’il fallait être
bon joueur, éviter d’émettre un jugement sur l’arbitre avant le coup d’envoi du match. Et nous
avions de solides arguments : l’UA n’a-t-elle pas, elle-même, pris position
contre le coup d’Etat? Son Conseil de Paix et de Sécurité (CPS), comité de pilotage en
cette affaire, n’a-t-il pas, déjà, initié des sanctions ciblées, contre les
membres de la junte et ses soutiens? Ne démarchait-elle pas le groupe de contact,
afin, justement, que celui-ci lui emboîte le pas? N’a-t-elle pas saisi le
Conseil de Sécurité de l’ONU, pour donner un caractère obligatoire et
international à d’éventuelles sanctions? Aussi disons-nous qu’avec tous ces éléments,
le président de cette institution ne pouvait pas aller à contre-courant de
ce qu’elle a, elle-même, décidé. Le deuxième type d’arguments, qui a
plaidé contre toute réserve vis-à-vis de la médiation libyenne, c’est que Kadhafi est
un leader d’un pays-membre du Maghreb Arabe, de la Ligue Arabe, dont nous sommes, nous aussi, membres, que c’est un voisin, un leader d’un pays qui a,
toujours, accordé une certaine importance aux problèmes mauritaniens et que nous connaissons, enfin, beaucoup de bonnes choses, réalisées par nos frères
libyens pour la Mauritanie, dans sa marche vers le progrès. Par conséquent,
nous pouvions, légitimement, douter que cette médiation entérine des
positions qui n’aillent pas dans le sens du progrès et du développement de notre
pays, de cette marche universelle vers la liberté, vers la démocratie. Voilà pourquoi avons-nous ignoré toutes les réserves exprimées, ici et là. Nous avons, également, tu les propos que nous avait tenus, en Libye, le président
de l’UA, propos dans le même sens de ce qu’il a dit ici. En gros, il nous avait
fait comprendre que le coup d’Etat était un fait accompli, qu’il fallait
faire avec, que le retour à la situation d’avant le 6 août était irréaliste, qu’en
Afrique, il y a plus de quarante pays gouvernés par les militaires, que les
militaires sont partie intégrante de la société, ce ne sont pas des israéliens,
encore moins des ennemis étrangers, que ce sont des Mauritaniens, comme tous
les autres, et qu’à l’instar des Turcs ou des Egyptiens, ils veulent le
bien de leur peuple. J’ai eu, très sincèrement, le sentiment que c’était, même, sa propre position, plutôt que celle du HCE. Mais nous avons, pourtant, tu tout
cela, nous avons continué à espérer qu’il ne s’agissait, là, que de simples
pressions exercées sur une partie des protagonistes de la crise et qu’il exerçait
des pressions, contraires, sur la junte. Tout le monde s’est dit qu’il ne
pouvait pas afficher, de manière aussi claire, une position aussi partisane.
Tactique de négociation, en somme. Mais, hélas, lors de l’huis-clos qui a précédé
la plénière, il a réitéré ses propos, s’exprimant, sans équivoque, en
faveur des militaires. Le constat s’avérait donc : Kadhafi appuyait, ouvertement,
l’agenda des putschistes et leurs parlementaires présents, disant que le retour
du président Sidi Ould Cheikh
Abdallahi était inenvisageable, qu’il occasionnerait des troubles dans le pays. Que le général Ould Abdel Aziz allait
démissionner, le moment venu, qu’il y aura des
élections. Nous pensions que ce que disait le guide libyen allait rester dans le cadre de l’huis-clos, mais, quand il
s’est exprimé, publiquement, dans la même veine, tout fut entendu et avons,
aussitôt, marqué, nettement, notre désaccord.
Dans son approche, Kadhafi considérait la Mauritanie et les mauritaniens comme quantité négligeable, pas du tout intéressante, nous le regrettons profondément, très sincèrement. Nous
avons essayé de patienter, autant que faire se peut, parce que c’était notre
hôte, qu’il était là, en tant que président de l’UA, qu’il fallait faire
preuve de tolérance et de mesure, mais lorsque nous avons constaté qu’il
persistait, nous avons dû nous retirer, pour marquer notre plus totale désapprobation.
Le FNDD a, d’ailleurs, publié un communiqué pour expliquer sa position. Vous l’avez rencontré, après cet incident et peu avant son départ. Qu’est-ce que vous vous êtes dit? C’est vrai, nous nous sommes rencontrés, avant son départ. A sa demande. J’y ai répondu
favorablement, en tant que président de l’Assemblée nationale mauritanienne légale,
bien qu’au niveau du FNDD, la décision avait été prise de ne plus le rencontrer,
sauf excuses officielles de sa part. J’ai considéré qu’il ne m’appartenait
pas d’appliquer cette consigne au président de l’Assemblée nationale, et
c’est donc sous cette étiquette que je l’ai rencontré. Il m’a reçu et m’a dit, mot
à mot, ceci : «toi, tu m’invites et tu m’abandonnes, seul sous ton toit ». Et effectivement : en me rendant en Libye, je lui avais transmis une
invitation de l’Assemblée nationale. J’ai, alors, exprimé mon regret pour le geste
que j’aurais dû éviter, mais auquel ses propres déclarations m’avaient
contraint. A ma manière, franche et directe,
de lui dire tout ce qui me passait par la tête ; lui rappelant que, dès le départ, certains avaient émis des réserves
sur sa médiation, mais qu’après consultations, tout le monde avait accueilli, favorablement, son implication ; qu’avant de nous convoquer en Libye,
il avait, deux jours auparavant, accrédité l’ambassadeur de la junte ; que lui et
certains de ses proches avaient fait des déclarations qui n’allaient pas dans le
sens de la neutralité ; qu’une fois celles-ci affichées publiquement, nous ne
pouvions que quitter le débat ; qu’il s’était, lui-même, disqualifié, se
révélant incapable de conduire la médiation, dans la neutralité. Dans leur
réponse, lui et ses collaborateurs ont tenté de me faire croire qu’on avait mal
compris, qu’on n’avait pas attendu la fin de l’exposé du guide; qu’il parlait
dans un cadre général et non dans le contexte mauritanien. Et, puisque toutes
les parties mauritaniennes évoquaient une élection dans leurs propositions
de sortie de crise, il a pensé qu’il fallait envisager la Mauritanie, au
lendemain de celle-ci. Qu’il ne défendait, bien évidemment, aucune partie. Que son
seul parti, c’est la Mauritanie qu’il veut défendre contre toute
«somalisation». Ses collaborateurs ont justifié cette assertion en relevant que le guide
n’avait apporté, avec lui, aucune proposition de sortie de crise. Je leur ai
répondu qu’ils n’en avaient pas besoin, puisqu’ils avaient adopté celle des putschistes. Sur le plan protocolaire, je me suis présenté, effectivement, en tant qu’ami de la Libye, comme un ami du guide, leur rappelant que tout
ce que j’ai fait, c’était dans but de le leur faciliter la tâche, mais que je
ne pouvais rien faire, s’ils ne voulaient pas s’aider, eux-mêmes, à
accomplir une vraie mission de médiation, et que personne ne pouvait les soutenir
dans la position qu’ils avaient choisie. J’ai, enfin, conseillé, à Kadhafi, de rencontrer, avant son départ, les responsables du FNDD pour leur donner
les explications qu’il venait de me fournir, parce qu’au niveau de
celui-ci, il resterait, sans cela, disqualifié. Nous nous sommes séparés sur ce
conseil. Si cette médiation est considérée comme un échec de l’UA, de quelle stratégie le front anti-putsch dispose-t-il, au plan intérieur,
pour combattre le HCE, déterminé qu’il est, désormais, à conduire
unilatéralement sa feuille de route? Ce qui a échoué, au niveau de notre entendement, en tout cas, c’est la médiation du président de l’UA. Il n’y a eu, de
fait, aucune négociation. Si l’on se réfère à la proposition du groupe de
contact, vous constaterez que le groupe est, lui-même, partie intégrante de ces négociations. Or, tout le monde constate, aujourd’hui, que la
recommandation de se réunir pour trouver un compromis n’a pas été respectée, que le
groupe qui devrait prendre part aux négociations n’y a pas été. La médiation a
échoué, mais le processus lui, continue. Il a commencé, d’abord, par la position de
l’UA, vis-à-vis de la junte, puis le pilotage du positionnement du groupe de
contact, confié à l’UA, la position du CPS et sa saisine, tout ceci est en
mouvement. Je pense qu’une fois les conclusions tirées, au niveau du groupe de
contact et au niveau de l’UA, sur cette médiation, le processus devrait poursuivre
son cours, d’une manière ou d’une autre. Soit, le plus normalement du monde, dans l’harmonie des différentes parties avec l’UA, ou dans l’attente de la
réaction de l’UE. Si l’UE et l’UA estiment qu’il ne faut pas fermer la porte du
dialogue, ils vont chercher un autre
médiateur, pour lui transférer la mission. Nous n’avons pas d’autre stratégie que de suivre tout ce processus, d’une
part, et, d’autre part, de continuer, nous-mêmes, sur le plan interne, à
expliquer, à sensibiliser et à organiser la résistance. Nous continuons le combat,
sereins et pacifiques ; nous nous rendrons, également, à l’extérieur, pour
expliquer, éventuellement, ce qui vient de se passer chez nous. Le porte-parole du gouvernement vient de déclarer que le président Kadhafi n’a fait que constater une réalité, que le pouvoir
reste disponible pour un dialogue, si tant est qu’une partie mauritanienne
souhaite discuter. Pensez-vous encore possible un dialogue entre les
protagonistes de la crise? Sur quelle base? Moi, je suis un croyant, je suis un musulman. Le refus du dialogue, le refus de la discussion est, quelque
part, le refus de l’espoir. Or, la religion est espérance. Aussi, même le combat
est espérance. On mène des combats dont on n’est pas sûr de l’issue. Nous,
a priori, nous sommes ouverts au dialogue, d’autant plus que nous considérons,
très sincèrement, que le combat militant que nous devons mener, que nous
sommes tenus, de mener, au plan national et au niveau international, ce combat
n’est pas plus le nôtre que celui de la communauté internationale, que celui
de l’UA dont nous sommes membres. Notre combat est celui de l’UE, avec laquelle
nous avons signé les accords UE-ACP de Cotonou. C’est aussi celui des
Nations-Unies, qui œuvrent pour l’application de ses principes. Nous, nous combattons
pour la démocratie, c’est pour elle que nous bougeons, ce n’est ni pour la
personne du président de la République, ni pour la personne du général Ould Abdel
Aziz. Pas pour celui-là ou contre celui-ci. Nous nous mobilisons, parce que nous
estimons que c’est un devoir, nous bougeons pour le devenir de la Mauritanie
qui, de notre point de vue, passe par l’application de la démocratie. C’est un
combat pour la démocratie, pour la vie, dont il ne faut, jamais, désespérer.
Pour cela, il faut continuer à dialoguer, même si, comme je l’ai dit, haut et
fort, nos positions sont diamétralement opposées.
Le général lui, tient, par tous moyens légaux et illégaux, à rester au pouvoir, nous, nous pensons qu’il faut
l’en bouter dehors. Nous pensons qu’il n’y a aucune raison de composer avec
lui, que le retour à la normale passe, nécessairement et obligatoirement, par le
retour à l’ordre constitutionnel, et le retour du président élu, qui s’est
engagé, lui-même, pour une solution de sortie de crise, négociée avec la
communauté internationale, à organiser des élections présidentielles, législatives
et municipales anticipées, sous la
supervision d’un gouvernement d’union nationale. Je pense que c’est la plus honorable sortie de crise, pour
notre pays, qui ne lui ferait perdre nul crédit, si bien acquis, auprès de la communauté internationale, lors de la transition de 2005 et des
élections, libres et transparentes, de 2007. C’est, pour nous, demander le
minimum. Nous, les légalistes, qui avons fait le maximum de concessions possibles et imaginables, tandis que, de l’autre côté, on se borne à appliquer la
feuille de route tracée par la junte. D’aucuns ont dit que vous étiez contre la dissolution du Parlement, que le président Sidi avait brandie, lors de son retour du
Caire. Si tel était le cas, est-ce que, quelque part, vous ne porteriez pas une
certaine part de responsabilité de ce qui est arrivé, le 6 août dernier? Vraiment, je ne comprends pas le sens de cette question. Je ne pense porter aucune responsabilité dans ce qui est arrivé le 6 août.
Et ce que vous m’attribuez n’est pas fondé. Je n’ai jamais été contre la
dissolution de l’Assemblée nationale : bien au contraire. Le mardi, avant le coup
d’Etat, j’étais au campement, quand le président m’a appelé pour me dire qu’à l’Assemblée nationale, certains députés avaient demandé une session extraordinaire, c’est alors ce moment que j’ai appris ce qui se
tramait. Tout avait été mené, par en-dessous, en cachette. Normalement, dans toute
démocratie digne de ce nom, lorsque des députés souhaitent une session
extraordinaire, c’est, d’abord, à leur président qu’ils s’adressent. Alors, évoquer un soi-disant blocage de cette session extraordinaire… Il y a des règles à respecter, même si cela implique des discussions orageuses. Nous avions
connu des sessions-marathons, on était tous stressés, avec cette affaire
de motion de censure. Personnellement, j’avais essayé de rapprocher les positions du président de la République et du général Ould Abdel Aziz, et j’avais
besoin d’un mois de repos pour souffler. Et je ne suis parti, en vacances, qu’après
m’être entendu, avec le Premier ministre, sur la date de la prochaine session extraordinaire, pour le 5 septembre, je crois. Il n’y avait pas de
blocage. C’est alors que le président m’a téléphoné, en m’informant qu’il avait
été saisi, irrégulièrement, par certains députés, après mon départ, qu’il
leur avait répondu que les vice-présidents, de par le règlement de
l’Assemblée, n’avaient pas pouvoir de saisine du gouvernement et qu’il fallait passer, impérativement, par moi. Le président m’a également parlé des points que les députés
voulaient inscrire à l’ordre du jour de cette fameuse session extraordinaire. Or,
pour qu’un point soit inscrit à l’ordre du jour, il faut qu’il passe par
tout un processus d’adoption : saisine du président de l’Assemblée, qui le
soumet à la conférence des présidents, qui le discute, l’approuve ou le rejette.
Dans le premier cas, il serait soumis à une session plénière, pour adoption.
C’est seulement après, qu’il serait opposable au gouvernement, comme
proposition de loi ou de point à discuter. Le président m’a demandé si je pouvais
rentrer, pour discuter de ces questions à inscrire à l’ordre du jour. Et c’est à
travers ce coup de fil, que j’ai,
expressément, demandé au président de la République s’il entendait continuer à travailler avec cette Assemblée nationale. Cela
signifie que je lui suggérais, implicitement, la dissolution de celle-ci. Il m’a
répondu que oui, parce qu’il y disposait d’une majorité. Je lui ai dit alors :
dans ce cas, il n’y a aucune raison de la dissoudre. Le lendemain, c’était le
putsch. Donc, je n’ai jamais été contre la dissolution. Je l’avais, au contraire, suggéré, compte tenu de la situation. Mais nous avions eu,
effectivement, quelque divergence quant à la présentation de cette éventuelle mesure.
De retour de Charm El Cheikh, il m’avait appelé, le matin, pour me dire qu’il
allait parler à la Nation. Il voulait m’entretenir des thèmes qu’il allait
aborder. Il avait, alors, évoqué, de manière très cool, la dissolution de
l’Assemblée, qu’il comptait brandir, au cas où l’on entraverait son action. Je lui ai dit
que j’approuvais tout ce qu’il allait dire, sauf le fait de brandir,
publiquement, cette menace. Je lui ai suggéré de rencontrer, plutôt, les députés
auteurs de la motion, pour leur parler, entre quatre murs, de l’éventualité d’une
dissolution. Il m’a répondu que le caractère public de son propos ne susciterait
aucune hostilité. Je n’étais pas convaincu, mais c’était sa décision. Il se
trouve que je n’ai pas entendu son discours, en direct, et c’est dans mon bureau
que certains sont venus m’en informer, les uns, très mécontents, les
autres, satisfaits, parce que, disaient-ils, «le président a, enfin, décidé de
prendre ses responsabilités». Quelle part de responsabilité voudriez-vous,
donc, me faire porter? Je n’ai pas été pris à témoin pour avouer la réalité des
choses, que j’aurais niées ou cachées. Je me suis investi, personnellement,
pour rapprocher les positions du président de la République et du général et
je n’ai jamais rencontré le général que durant cette période là, et à ma
demande. Il sait combien je l’ai mis en garde, contre tout ce que nous vivons,
aujourd’hui. Je lui ait fait, clairement, savoir qu’il n’en tirerait que
malheur. Vous avez été menacé par une motion de destitution, venue des députés qui soutiennent le HCE. A votre avis, pourquoi ses initiateurs ne sont
pas allés au bout de leur logique? Considérez-vous, aujourd’hui, que cette menace
est désormais derrière nous? Vraiment, vous me posez une question à laquelle il m’est fort difficile de répondre. Quand on entame, contre
vous, une procédure de destitution et que vous ne faites rien pour l’empêcher,
vous ne saisissez aucune institution pour l’arrêter ou l’infléchir, que dire,
de la suite des évènements? Ladite
motion a été engagée ou initiée, je ne sais si c’est par les députés,
eux-mêmes, ou s’ils furent poussés à le faire. Certains députés légalistes sont venus me voir pour me demander d’intercéder
auprès de certains députés auxquels je suis lié par des liens tribaux et
régionaux. J’ai, catégoriquement, refusé. Pour moi, face à cette atmosphère malsaine,
face à ce qui se tramait, ma première réaction aura été de démissionner, purement
et simplement, plutôt que d’accepter une espèce de cohabitation qui fait,
du Parlement, un appendice du HCE, des militaires ou du BASEP, je ne
saurais dire. Mais je prends mes décisions après mûre réflexion, et, dans une telle
situation, très inconfortable, j’avoue que celle-ci fut, particulièrement,
difficile. Au-delà de tout orgueil, dépassant ma première réaction, j’ai accepté
le raisonnement des autres parties opposées au putsch qui m’ont convaincu
de rester, arguant de ce que je pourrais, peut-être, en conservant mes
fonctions, aider plus le mouvement de résistance qu’en jetant l’éponge. Ça m’a
paru, effectivement, jouable, et j’ai alors accepté de rester. Mais, mon
éventuelle destitution ne me fait ni chaud, ni froid, je n’ai pas, pour cela, levé
le petit doigt. J’ai appris, qu’au niveau du Conseil constitutionnel, on a,
d’abord, donné une réponse évasive, du genre «oui, mais», donnant l’impression
d’une orientation pour me destituer, mais lorsque la cour a reçu une version
claire, elle a opposé son refus. Selon les rumeurs qui me sont parvenues, on a
même mis en doute mon intégrité morale. Pour certains, le fait que je ne sois
pas destitué résulterait d’un accord signé avec la junte, c'est-à-dire que
ce serait sur ordre du général que la cour se serait appuyée, pour dire la loi.
Il n’en fallait pas plus pour que certains, dans mon propre camp, me
soupçonnent d’avoir noué un accord sur leur dos. Que voulez-vous que je vous dise? S’il y a
eu combines ou concertations entre le Conseil et le président du HCE, seul
Dieu et eux le savent. En tout cas, je n’ai pas
remué le petit doigt, je n’ai signé aucun accord secret avec le pouvoir, ce n’est pas mon genre, tout le
monde me connaît, depuis que je me suis investi, en politique, je fais ce qui me
paraît être juste, loin des combines. S’il y avait, pour moi, une possibilité
de quelque nature que ce soit pour cautionner ce coup d’Etat, je l’aurais
fait, ouvertement et très sincèrement. Il se trouve que je n’en vois aucune,
je ne vois pas, vraiment pas, comment, moi, démocrate que je suis, pourrais-je cautionner un coup d’Etat militaire contre la démocratie. Lors du dernier meeting du FNDD, vous avez affirmé que Ould Abdel Aziz ne sera jamais président de la République. Comment pourriez-vous
l’en empêcher? Par le combat politique que nous continuons à mener, nous le pensons, et je l’ai dit, très haut et fort, il n’est interdit ni
d’espérer ni de rêver. Pour moi, il peut être
un dictateur, mais jamais un président légitime de la République, ni jamais s’enorgueillir, parce qu’il ne
sera pas élu par le peuple mauritanien, en toute transparence. Il peut faire comme
si, s’imposer en tant que dictateur, chef d’une junte, le temps que ça
durera, mais il ne sera pas l’élu du peuple. Contrairement au FNDD, le RFD n’a pas condamné le putsch du 6 août, mieux – ou pire, si vous préférez – il a participé aux EGD
organisés par le HCE. Que pensez-vous de cette position? Avez-vous rencontré, depuis,
Ould Daddah? Pourriez-vous, aujourd’hui, après l’échec de la médiation
libyenne et la candidature du général Ould Abdel Aziz, faire, à nouveau, un petit bout
de chemin ensemble ? Vous savez, les gens font de la politique, chacun suit son chemin. Je suis en porte à faux avec leur position,
comme eux, ils sont en porte à faux avec la mienne. Je ne suis ni juge ni censeur
des uns et des autres. Quand à la possibilité de travailler ensemble, je dois
vous dire que nous n’avons jamais fermé la porte du dialogue, ni sur le plan
individuel, ni sur le plan, général, entre nos partis. Pas plus tard qu’hier, nous
nous sommes retrouvés – par hasard, il le préciser – chez Abdallahi Ould
Bah, Dieu ait son âme, pour présenter nos condoléances, et nous avons discuté de
la nécessité de coordonner notre action, face à ce qui vient de se passer,
nous nous retrouvons, sur ce sujet précis et sur beaucoup d’autres points.
En tout, du moins en ce qui concerne le FNDD, des instructions ont été données
pour accélérer le processus de rencontres avec le RFD. Ahmed a, pour sa
part, donné, devant moi, des instructions pour la rencontre avec le front. Il n’est, d’ailleurs, pas exclu que les deux parties se rencontrent, aujourd’hui
(Vendredi 13 mars, NDLR), pour discuter de l’unification des actions à
entreprendre, face à l’attitude du guide libyen. Lors du dernier meeting du FNDD, vous avez affirmé que le front restait uni, fort comme une barre de fer, apportant ainsi un démenti,
cinglant, à tous ceux qui avaient prédit, un peu vite, sa dislocation, juste au
lendemain de sa fondation. Ne craignez-vous pas, aujourd’hui, avec une
présidentielle en perspective, la politique du ventre, caractéristique principale de
certains de nos cadres et hommes politiques, aidant, que le front connaisse
une hémorragie, pour ne pas dire une implosion, comme a failli le connaître le RFD, il
y a peu? Je ne condamne pas votre manière de faire, mais je pense que vous en faites, quand même, un peu trop. Vous savez, les partis
politiques, chez nous, sont comme des ONGs. Et les journaux, comme vous dites, [éclats
de rires]. Enfin, moi, je n’ai rien dit. Je reconnais que nombre de fondateurs de
partis politiques n’ont d’autres choix que de graviter autour du pouvoir,
autour du plus fort, mais cela devrait passer inaperçu, et non noyer,
systématiquement, les quelques partis politiques nantis de principes, disposant d’une
base populaire plus ou moins importante et menant, comme ils peuvent, un
combat d’idées, afin de conquérir, un jour, le pouvoir par les urnes. Ceci est
aussi vrai pour notre Parlement et je ne vise personne. Nous sommes 150 députés
élus, comme les conseillers municipaux, choisis pour défendre les intérêts
des populations. Vous pouvez affirmer, vous, que tous mènent la politique
du ventre? Pour ma part, ma préoccupation, c’est un FNDD uni, pour combattre un
coup d’Etat contre la démocratie. Ici, les gens sont unis autour de principes, ils
sont unis parce qu’ils veulent engager la Mauritanie, dans la voie du progrès.
Sortir leur pays du cycle infernal des coups d’Etat. Je reste convaincu que, tant
ce ciment demeure, il n’y a rien à craindre. Mais, si ce ciment-là disparaît
demain, peut-être que chacun voudra voler de ses propres ailes, comme cela
s’est passé, en d’autres temps et d’autres lieux. En tout cas, ce que j’entends dans les coulisses me rassure, chacun privilégie l’unité. Se disperser serait,
vraiment, dommage et dommageable. Certains caciques du pouvoir d’Ould Taya, qui continuent à graviter autour du HCE, viennent de déposer les statuts et le règlement intérieur d’un nouveau parti, l’UPR. Quel commentaire vous inspire la
naissance d’un nouveau parti politique, dans le contexte politique actuel ? Selon mes informations, ceux qui
veulent fonder ce parti gravitent, effectivement, autour du général. C’est aussi vrai qu’ils
étaient des caciques du PRDS. Cela démontre que nos hommes politiques ne tirent pas
de leçons des expériences vécues, il y a si peu. L’exemple du parti Adil,
fondé par des élus, épars, et si vite autodétruit, devrait faire méditer ceux qui
veulent concocter un parti politique de ce genre. L’expérience ne semble pas constructive pour les mauritaniens, chacun fait comme ces femmes qui
acceptent tel conjoint qui divorce, à tour de main et se remarie, le lendemain,
excusez l’allégorie, chacune se persuadant qu’avec elle, cela n’arrivera
jamais. Tous les mauritaniens raisonnent comme ça, ce qui est arrivé à Adil
n’arrivera pas à l’Union Pour la République. Et pourquoi pas? C’est la même
construction, le même échafaudage. Preuve, s’il était encore besoin, de ce que le
général s’accroche, plus que jamais, au pouvoir, en se dotant d’un instrument de conquête
ou de maintien, avec un parti à sa dévotion, qui jouera le rôle du PRDS, en
son temps, Adil n’ayant même pas eu le temps de jouer un quelconque rôle, sinon
celui de se détruire. Ma position, à ce sujet, fut, d’ailleurs, affichée très tôt.
Alors membre de la majorité, j’ai été, le premier, je crois bien, à
désapprouver, publiquement, l’illusion Adil, au cours d’un meeting populaire, tout le
monde le sait. Quant à l’UPR, sa fondation ne me dérange pas outre mesure, il ne
me concerne pas. Je suis, plutôt, content de sa reconnaissance par les
autorités, cela contribuera à sa propre destruction, comme cela fut avec Adil. On
ne change pas du jour au lendemain, ce sont les rapports de forces qui évoluent, nécessairement, et ceux qui se constituent, aujourd’hui, en parti
seront, demain, dans le camp de ceux qui se seront substitués au général,
légalement ou illégalement. Il y a d’autres, par contre, à qui l’on prête l’intention de former un véritable parti politique, loin de moi l’idée de mépriser
leur position, je considère que c’est une position courageuse, parce qu’ils
ont osé s’exprimer, exprimer, dans l’euphorie baignant le général, au moins un
certain sens du devoir, une certaine sensibilité, jugeant anormal que des gens,
investis en politique depuis l’indépendance de la Mauritanie, renoncent, du jour
au lendemain, à tout ce qu’ils ont incarné, jusqu’ici, pour suivre un
général qui n’a jamais fait de la politique, obéir à ses ordres comme le dernier
des bidasses. Je pense que commencer à s’affranchir de cette tutelle est de
bon augure. En tout cas, en ce qui nous concerne, nous encourageons cette initiative, et nous n’excluons pas que nous puissions nous rejoindre,
sur le chemin de l’honneur, de la dignité et de la démocratie. Mais ils se réclament, d’emblée, de la majorité ! C’est un faux-problème. Combien
de gens se sont réclamés de la majorité? Certains qui s’y référaient, travaillaient pour la motion de
censure et continuaient à m’affirmer qu’ils appartenaient à la majorité, au
parti Adil, qu’ils n’avaient rien contre le président, mais qu’ils ne voulaient pas
d’un gouvernement avec des Roumouzz El Vassad. Cela jusqu’au jour où le chef
de l’Etat fut renversé. Se réclamer de la majorité, par les temps qui
courent, en Mauritanie, ne signifie pas grand-chose. Certains membres du FNDD sont embastillés, depuis plusieurs mois. Ils sont accusés de malversations. Que pensez-vous de cette campagne de
lutte contre la gabegie menée par le général? Ce que j’en pense? Ce que j’en ai déjà dit au général, les yeux dans les yeux, lorsque je l’ai
rencontré la dernière fois, exceptée notre brève poignée de mains, à l’occasion
de la prière dirigée par Kadhafi, au stade. Je lui avais, alors,
explicitement parlé de l’alibi dont il se servait pour emprisonner ses opposants. Vous ne convaincrez personne, ai-je affirmé, parce que ces gens ne sont pas les
seuls à avoir dirigé Air Mauritanie et que le tri opèré prouve, à l’évidence,
le règlement de compte politique. Je lui ai fait observer que la
Mauritanie est trop petite, qu’on s’y connaît presque tous, qu’il est vraiment inutile d’essayer de mener en bateau, et de susciter des problèmes tordus
d’avance. Ou bien on s’investit dans le combat contre la gabegie, auquel cas il ne
doit y avoir aucune exception, et je ne vois pas pourquoi commencerait-on par
ces malheureux, au lieu de s’attaquer à tous ceux qui ont eu à gérer les
deniers publics. Libérez ces hommes, ce que vous voulez accréditer ne convainc
personne, lui ai-je dit. Comme je l’avais conseillé auparavant, lorsque j’ai constaté des excès de langage ou de zèle,
de certains de ses ministres, à l’égard de la personne du président Sidi Ould Cheikh Abdallahi. Qu’il le destitue est
une chose, qu’il permette à ses gens de s’attaquer, de manière vulgaire et
éhontée, à la personne du président, au travers de telles parodies, n’est pas du
tout de bonne augure pour le général, qui ne restera, de toute manière, pas éternellement au pouvoir. Ce n’est vraiment pas bon, de tels dérapages,
pour quelqu’un qui entend présider aux destinées de la Mauritanie. Je lui ai
demandé d’arrêter cela, parce que tout le monde considère, aujourd’hui, que
tout ce qui se fait émane de ses ordres. Tout cela m’a beaucoup touché, bouleversé,
même, je l’ai rappelé lors du dernier meeting. Vraiment, je voudrais qu’aucun
mauritanien ne se révèle capable de tels actes, ce n’est pas dans nos coutumes,
dans nos valeurs, que de s’attaquer à une personne en situation de faiblesse. Ce
général qui parle de «sacrifice» en «consentant» à un coup d’Etat, alors
qu’il savait, pertinemment, n’avoir personne pour le contrarier, lui qui disposait de
toute la force. S’il avait eu, face à lui, des unités armées ou des chefs
décidés à en découdre, il aurait risqué sa vie, auquel cas l’emploi du terme
«sacrifice» aurait eu quelque valeur. Peut-être aurais-je dû me taire mais je suis,
de nature, comme cela, je m’élève contre l’injustice, d’où qu’elle vienne.
Si je demande au général de cesser ses
abus, par rapport à ceci ou à cela, ce n’est pas que je recherche son intérêt – je pourrais, à la limite, ne pas
m’en préoccuper – mais c’est, plus prosaïquement, pour atténuer la
souffrance des victimes ou de ceux qui pourraient, éventuellement, en souffrir. 18-03-2009 Propos recueillis par Ahmed Ould Cheikh et Dalay |