L’inépuisable défenseur des
démunis publie un nouvel ouvrage. Il y décrit et théorise la haine du Sud
pour l’Occident et pose un regard très critique sur les Nations Unies d’aujourd’hui.
Question :
Monsieur Ziegler, si l’on
en croit votre dernier livre, l’ONU ne sert à rien.'
Jean Ziegler :
J’ai plutôt voulu
montrer qu’à l’aube de fêter ses 63 ans, l’ONU politique est en échec. Ses
trois missions : assurer la sécurité collective, aider au développement
et promouvoir les droits de l’homme, sont par terre. Les Etats-Unis déclenchent
des guerres préventives. Ils pratiquent la torture. La misère augmente et ce
sont désormais 100000 personnes qui meurent de faim ou de ses suites immédiates
tous les jours à cause, entre autres, de la spéculation boursière sur les
aliments et les agrocarburants.'
Vous oeuvrez donc dans le vide ?'
Les Nations Unies
sont en crise, mais ce n’est pas le cas des vingt-deux organisations spécialisées,
comme le Programme alimentaire mondial ou le Haut commissariat aux réfugiés,
qui continuent de déployer leurs effets bénéfiques.'
Mais l’ONU était depuis toujours vouée à l’échec,
puisque vous avancez la thèse que l’Occident et le Sud ne pourront jamais se
comprendre et collaborer...'
Non. Ce qui paralyse
le travail de la communauté internationale, c’est le double langage que
pratique l’Occident aujourd’hui. Les Etats-Unis se posent en garants de
valeurs humanistes, alors qu’ils pratiquent la torture. L’Union européenne se
vante d’être le berceau des droits de l’homme, mais affame la planète en
soutenant la production de biocarburants. Tout cela débouche sur le fait que
le Sud refuse aujourd’hui toute crédibilité à l’Occident.'
Pourquoi ne prend-on conscience de ce phénomène
qu’aujourd’hui ?'
La mémoire
collective est quelque chose de mystérieux. On n’a parlé de la Shoah que cinquante ans
après qu’elle a eu lieu, or tout le monde connaissait l’horreur des crimes
nazis depuis 1945. Pareil pour l’esclavage et la colonisation. Cette mémoire
resurgit aujourd’hui et elle se transforme en force historique. Le Sud
demande réparation et repentance. L’Occident refuse de lui accorder ce
droit.'
C’est un peu catégorique comme
affirmation, non ?'
Non. Nous avons eu
la preuve de ce dialogue de sourds. En 2001, à Durban, en Afrique du Sud,
Kofi Annan et Mary Robinson avaient organisé la première conférence mondiale
sur le racisme. Ça a été un échec total. C’est à partir de là que le Secrétaire
général de l’ONU s’est retrouvé affaibli et que la Haut commissaire aux droits
de l’homme a perdu son poste. Les Blancs ont refusé de reconnaître les crimes
passés.
Autre exemple :
le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar. Le président français a osé dire que
la colonisation était une bonne chose, car elle avait permis la construction
de centaines de kilomètres de route en Afrique. Il n’a pas dit un mot sur les
dizaines de milliers de personnes massacrées par la Légion étrangère à
Madagascar et en Algérie.'
L’ONU va-t-elle mourir ?'
J’espère que non. En
2009 sera organisé, à Genève, un Durban 2. C’est la dernière chance pour l’ONU
de réconcilier les mémoires.
Je sais que le titre de mon
livre peut choquer, mais quand je parle de la haine de l’Occident je ne pense
évidemment pas à la haine pathologique propre aux terroristes, mais à la
haine raisonnée. Autrefois les enfants du Sud mouraient sous l’esclavage et
la colonisation ; aujourd’hui, ils meurent sous le capitalisme
globalisé. C’est magnifique que l’ONU se donne une seconde chance. Que vous,
les Blancs, qui ne représentez que 13 % de la population mondiale, vous
acceptiez enfin d’entendre les plaintes du Sud.'
Et vous, vous n’êtes pas Blanc ?'
Régis Debray a dit :
« Ziegler est un nègre blanc. » Et c’est vrai. J’ai énormément
appris de l’Afrique.'
Jean Ziegler n’a pas changé. Toujours les
mêmes combats, les mêmes méchants et les mêmes gentils. Vous n’avez pas l’impression
de vous répéter ?'
Pas du tout. Tout
change. Il y a aujourd’hui une accélération dans la détérioration de la
situation mondiale. La communauté internationale se défait, et cela, c’est
nouveau. Alors même que pour la première fois de l’humanité nous aurions la
possibilité de répondre aux besoins matériels de toute l’humanité, seules 500
multinationales contrôlent 52 % du PIB mondial et dictent leur loi aux
Etats.'
Vous vous sentez encore utile ?'
Je répondrai
modestement par un proverbe sénégalais qui dit qu’on ne voit jamais les fruits
des arbres que l’on plante. J’espère que mon livre puisse être une arme. L’intelligence
analytique est là pour dire ce qui est. Elle peut mobiliser des opinions dans
les pays démocratiques comme le nôtre.'
Quelle est la part d’ego dans cet éternel
combat de dénonciateur ?'
'Je ne dénonce pas.
Je donne la parole aux victimes. Je sais que je suis un miraculé d’être né en
Suisse, d’être devenu professeur et d’avoir des éditeurs de poids.'
Mais votre ego...'
'C’est difficile de
dire sa vanité. La mienne réside simplement dans ma volonté d’imposer mon
analyse face à un ennemi si puissant.'
Vous parlez du capitalisme, je présume.
Avez-vous retiré vos billes d’UBS ?'
Je n’ai pas d’argent
à l’UBS. Seulement un compte salaire à la Banque Cantonale
de Genève.
Vous devez observer la crise un sourire
satisfait au coin des lèvres, l’air de dire : je vous avais
averti...
Pas du tout. Cette
crise est dramatique. Les fonds de pension partent en fumée, des gens sont à
la rue aux Etats-Unis, les budgets de soutien à des programmes d’aide
fondent. C’est beaucoup de souffrances. La seule chose positive est que les
brigands du néolibéralisme et du capitalisme de la jungle se montrent sous
leur vrai jour. La voie est enfin libre pour la construction d’une société
mondiale plus solidaire et plus juste.'
Propos recueillis par Stéphanie
GERMANIER
Geneve, le dimanche 12 octobre 2008