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La Tribune n° 272 du 19 août 2005
Ould Maouloud (président de l’UFP)
“Pourquoi exagérer ? Il
suffit qu’il y ait deux réfugiés mauritaniens au Sénégal pour que cela vaille
la peine que tous se mobilisent pour réclamer leur retour …”
Cheikh Saad
Bouh Kamara :
“Je suis persuadé que les
Mauritaniens (...) sont en mesure de poser les problèmes concernant le passif
humanitaire, les dérives des décennies passées et retrouver des solutions
correctes dans le contexte socioculturel mauritanien.”
Docteur Sidi O. Salem :
“Le problème à résoudre est l’édification de l’Etat. Il
faut bannir tout discours raciste, toute vision archaïque ou manipulation de
notre vie anthropologique.”
Ould Maouloud (président de l’UFP)
“Pourquoi exagérer ? Il suffit qu’il y ait deux réfugiés
mauritaniens au Sénégal pour que cela vaille la peine que tous se mobilisent
pour réclamer leur retour …”
Qu’est-ce que la question nationale ?
Pour ce qui est de la question nationale Ould Maouloud
rappelle que c’est une terminologie utilisée pour la première fois dans notre
pays en 70 pour conceptualiser le problème de la coexistence pacifique entre
communautés culturelles différentes en précisant que cette définition du MND ne
faisait que reprendre un problème très connu dans l’histoire du monde : la question nationale telle qu’elle s’est posée à l’origine
dans des pays où il s’agissait de construire un état national sur la base non
pas de communautés culturelles homogènes mais de communautés culturelles
différentes, notamment dans les Balkans ou en Russie au début du siècle. C’est
donc pour lui une question
théorique et politique qui a connu différentes approches comme l’approche
française jacobine et assimilationniste qui fait que ce qu’on peut appeler la
nation française résulte d’un processus d’assimilation qui s’est imposé à toutes
les communautés différentes du modèle national. Ce qui explique les problèmes
des Bretons, des Corses, etc. Au niveau des colonies cette approche s’est
traduite par les tentatives d’assimilation des populations locales et elle
se prolonge aujourd’hui dans l’intégration par rapport aux immigrés traduisant
comme un refus du multiculturalisme.
Une autre approche accepte la différence : une nation peut se construire
avec une diversité culturelle ; selon Ould Maouloud la théorie la plus
libérale sur la question nationale est celle
développée par le mouvement socialiste mondial et suivant laquelle, les
communautés culturelles sont acceptées avec le droit de s’épanouir dans leur
identité culturelle : modèle dans l’ex URSS et dans les états socialistes,
cas de la Suisse en Europe avec pas moins de trois langues officielles…
En Mauritanie on se heurte selon Ould Maouloud à une difficulté, celle de la
définition même du problème. A son avis c’est plutôt un problème de formation
de jeunes Etats qui ont tout à définir.
Historique de la question
En Mauritanie, si l’on en croit Ould Maouloud le problème a été posé en
décembre 1961 à l’occasion d’un congrès constitutif du PPM ; le président
Daddah à l’époque a préféré renvoyé dos à dos les notables et des leaders arabes
qui réclamaient l’officialisation immédiate de l’Arabe comme langue nationale et les leaders
négro africains qui réclamaient des garanties contre la dictature de la
majorité, un poste de vice président et même un système fédéral. Daddah prônait
alors le concept de Mauritanie trait d’union entre le monde arabe et l’Afrique
noire. Par la suite les événements de 1966 sont survenus avec comme point de
fixation l’officialisation de l’arabe par un décret qui déclenchera des grèves
des élèves négro africains contre l’arabisation et les malheureuses et
sanglantes confrontations raciales à Nouakchott. Tout ceci n’était cependant
que l’aspect apparent du problème. Après ces événements, le régime a banni
officiellement toute référence à l’ethnie ou à la tribu pour prôner
l’intégration nationale
et adopté le bilinguisme. A la même période, le mouvement des enseignants
arabes dont le syndicat luttait pour exiger l’égalité dans le traitement par
rapport aux enseignants francophones devenait le vecteur d’une certaine mouvance
du nationalisme arabe qui aura son répondant dans la naissance d’une mouvance
nationaliste négro africaine. Pour Ould Maouloud les deux mouvements perdent du
terrain à partir de 1968 après le massacre de Zouerate qui déplace le
problème : pour la jeune élite il s’agissait moins d’un problème entre
arabes et négro africains que d’un problème entre le peuple mauritanien d’un
coté et le système politique néocolonial. Cela a permis de poser le problème
autrement et d’intégrer la question
nationale dans
une approche globale qui est celle de la libération du peuple mauritanien.
Désormais les langues des minorités négro africaines, étaient prises en compte
dans les revendications du mouvement à telle enseigne que dans la réforme de
1973, le PPM renforçait la place de l’arabe et préconisait pour la première
fois officiellement, l’étude et la valorisation des autres langues nationales.
C’est à la fin du régime du PPM et après l’éclatement du MND en 1975/1976 que
la question nationale se repose encore en
termes antagoniques avec le ton des revendications qui verse dans
l’excès ; le courant nationaliste arabe quelque peu en recul se réveille
et riposte à partir de 1986 avec l’offensive des Flam et le Manifeste du Négro
Mauritanien. Une riposte va être brutale surtout à partir de 87 après la
tentative de coup d’état des officiers noirs qui va, à la faveur de la peur que
cela provoque au sein du régime déboucher sur un chauvinisme qui se transformer
en une véritable répression raciste.
Mais le drame pour Ould Maouloud, c’est que toutes les réponses des
nationalistes d’un camp comme de l’autre sont des réponses exagérées,
disproportionnées. De son point de vue lorsqu’une vérité , est exagérée outre
mesure elle se transforme en mensonge ; ainsi quand les nationalistes négro
africains disaient qu’il y a un problème de la situation des noirs en
Mauritanie ils posaient un problème juste car tout le monde sait que sur le
plan culturel, la culture des négro africains n’est pas prise en considération
même si sous l’influence du MND les militaires avaient procédé à la réforme de
1979 avec l’engagement d’intégrer les langues nationales dans l’enseignement au
bout d’une transition de six ans et décidé la création de l’Institut des
Langues Nationales. Mais en parlant d’apartheid, ils exagéraient. Nos Etats
sont tous des produits du système colonial français qui a donné partout les
mêmes formules de gestion des affaires des communautés culturelles et il n’y a
pas beaucoup de différences entre les Etats de la sous région sous ce rapport.
Au Sénégal ce sont les Wolofs qui ont la position dominante, au Mali, les
Bambaras ; etc. au Mali les gens de l’Azawad tenaient le même discours que
les Flam en termes de système racial au Mali. En fait les systèmes hérités de
la colonisation ne sont pas des systèmes démocratiques ; ce ne sont pas
des systèmes qui tiennent compte des différences culturelles ; ils sont le
produit du système français qui est assimilationniste ; ce qui se passe en
Mauritanie n’est pas spécifique à la Mauritanie, on le trouve dans toute la
région qui a hérité de cette administration jacobine. La vérité exagérée
devient un mensonge ce qui est valable pour les nationalistes arabes lorsqu’ils
soutiennent que dans tous les pays du monde, la langue de la majorité doit être
la seule langue de l’Etat. Le problème est de concevoir que la différence est
enrichissante et que le droit de chacun est de s’épanouir dans sa langue et
dans sa culture. En résumé c’est la façon dont les nationalistes des deux camps
expriment la question nationale qui la déforme et
la pose très mal. Enfin pour Ould Maouloud pour régler le problème de la question nationale il faut commencer par le poser
correctement et pour le poser correctement il faut politiquement savoir que la
bonne approche c’est l’approche qui reconnaît les différences, qui reconnaît
que ce qui nous unit est beaucoup plus important que ce qui nous divise et que
l’intérêt global doit être préservé
Que faire ? En parler ou attendre ?
Pour Ould Maouloud, aujourd’hui nous avons la chance de repartir dans la
perspective de régler la question
nationale de
façon sereine et calme, la priorité c’est de régler les séquelles, les plaies
héritées de cette période sombre de l’histoire du pays : il y a des
veuves, des réfugiés des ayants droit. Il faut qu’il soit mis fin à ces
souffrances pour créer un climat propice à la réconciliation. Il faut que les
gens reviennent. Il faut qu’il y ait la reconnaissance des crimes commis à leur
égard. Il y a un aspect de la question
qui est l’aspect politique de la question.
Pourquoi on en est arrivé là, pourquoi il y a eu cela ? Comment cela s’est
passé ? La vérité sur ce qui s’est passé. C’est un problème assez lourd
pour la période de transition et qui demande plus de temps et une certaine
sérénité. La commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud a été
précédée d’abord d’un accord politique et de la transition. Il faut créer le
cadre durant cette phase de transition; il faut régler les problèmes des
réfugiés, le problème des victimes, des gens qui souffrent et laisser pour
l’après transition le règlement de tous les autres aspects lourds de la question nationale qui requièrent beaucoup plus de débats
et plus de temps. On se trompe si on veut tout régler durant la phase
transitoire. Cette phase de transition a pour enjeu fondamental de définir les
règles du jeu entre les acteurs politiques. C’est le rôle du CMJD. Quand le jeu
politique sera transparent, il reviendra alors aux forces politiques de rentrer
dans ce débat et à travers leurs programmes de proposer des solutions.
Il faut continuer à lui demander ça. Nous ne sommes qu’au début de la
transition et tout le monde a demandé de créer les conditions pour le retour
des déportés Il y a la question
des réparations, des massacres de militaires négro africains ; toutes ces
questions sont douloureuses mais il ne faut pas que les forces politiques
cherchent à les capitaliser pour en faire un fonds de commerce.
Il faut que toutes les forces politiques en parlent. Mais il faut en parler
avec l’objectivité et la responsabilité nécessaires. Il faut savoir par exemple
quelle est- la situation des réfugiés. Y en a-t-il qui sont rentrés? Quel est
leur problème réel ? Par exemple en 1997 il y a eu une opération de retour
organisée par le HCR et le CRM qui a porté sur 35000.sur les 60000 recensés par
le HCR. Continuer à dire qu’il y a 120000 réfugiés au Sénégal c’est perdre
toute crédibilité. Pourquoi exagérer ? Il suffit qu’il y ait deux réfugiés
mauritaniens au Sénégal pour que cela vaille la peine que tous se mobilisent
pour réclamer leur retour. D’autre part le gouvernement a une certaine
frilosité qui rappelle la frilosité de l’ancien régime. Quand un problème est
réel, il faut en parler, il faut le poser, il faut le régler. S’il n’est pas
réel, il faut dire qu’il n’est pas réel. On ne peut pas reconnaître qu’il y a
un problème et vouloir le régler en catimini. C’est du reste ce que l’ancien
président a fait en 1997 en autorisant le HCR de ramener des déportés sans
reconnaître officiellement qu’il y avait des déportés. Le résultat c’est que
politiquement c’est comme si rien n’avait été fait. C’est cette honte à
affronter la réalité qui pose problème. L’Etat doit reconnaître les fautes. Il
ne faut pas que notre pays soit l’otage des fautes commises dans le passé. Il
faut organiser le retour des déportés pour deux raisons : une question de droit. Quelqu’un
ne peut pas revenir sans aucune garantie et aussi pour une question de sécurité nationale. On ne peut pas
ouvrir les frontières à tous ceux qui prétendent être des réfugiés mauritaniens
et il ne faut pas non plus que ce soit un retour «en cachette» comme en 97…
Cheikh Saad
Bouh Kamara : Professeur Honoraire de Sociologie à l’Université de
Nouakchott, Expert consultant international, le professeur Cheikh Saad Bouh
Kamara est un fervent
militant des droits de l’homme.
“Je suis persuadé que les Mauritaniens (...) sont en mesure de poser
les problèmes concernant le passif humanitaire, les dérives des décennies
passées et retrouver des solutions correctes dans le contexte socioculturel
mauritanien.”
La Tribune : Est-il opportun, sinon pertinent, de penser
la question nationale en termes de
conciliation entre les différentes communautés de la Mauritanie?
Cheikh Saad Bouh
Kamara : Je crois qu’il y a lieu de faire une clarification. Il
est opportun, en cette période de transition, de parler de tous les problèmes
de la Mauritanie. Et il faut poser cela en termes objectifs dans une approche à
la fois consensuelle et visant l’atteinte d’un Etat de droit.
A ce propos la question nationale revient sans cesse
comme une question
récurrente. Et le fait de la poser signifie, à mon avis, qu’il y a quelque
part, malentendu, des interprétations diverses et certainement des positions en
rapport avec ces interprétations. Pour ma part, je pense qu’il faut inscrire la
question nationale dans le cadre d’un
Etat de droit, dans une société de droit. Il est normal que les droits de tous
les citoyens mauritaniens, quels qu’ils soient, soient strictement respectés.
Il est aussi normal que tous les mauritaniens, quels qu’ils soient,
s’acquittent de leurs devoirs.
A mon sens, la question nationale a été attaquée sous
différents angles qui déforment le prisme de la réalité. Si tous les droits des
mauritaniens sont respectés, si nous avons une Constitution qui, dans son
application, est conforme aux standards internationaux, il y a de fortes
chances qu’on ne pourra plus poser la question nationale
en tant que telle. Il y a eu des injustices dans ce pays, des cas de violations
de droits de l’homme. En ont été victimes aussi bien des populations
négro-africaines que des populations arabes. Vouloir tout de suite, maintenant
et présentement résoudre la question
nationale, c’est
une utopie. Poser le problème de la réconciliation, c’est comme si les
communautés étaient fâchées entre elles. Il y a eu certes et assurément des cas
d’extrémisme. Des extrémistes arabes et des extrémistes négro-africains qu’il
faut renvoyer dos à dos. A mon avis, il faut voir la solution de ces
malentendus et, si éventuellement il y a des problèmes, les résolutions, les
mesures, en faveur de la démocratie, d’un Etat de droit et d’une société de
droit.
La Tribune : D’un point de vue sociologique, est-ce à
dire que les mauritaniens ne sont pas assez préparés pour se confronter à un
traitement des questions sensibles à la manière sud africaine ou marocaine ?
Cheikh Saad Bouh
Kamara : Je ne crois pas qu’il y ait des peuples matures et prêts
à aborder des problèmes et que d’autres ne le soient pas. Je suis persuadé que
les mauritaniens à l’image d’autres peuples, comme les marocains et d’autres,
sont en mesure de poser les problèmes concernant le passif humanitaire, les
dérives des décennies passées et retrouver des solutions correctes dans le
contexte socioculturel mauritanien. Je m’explique : contre l’impunité,
contre les violences qu’ont subies les mauritaniens, il y a une démarche en
cinq étapes qu’il faut à mon avis assurer et poursuivre. La première étape
c’est un devoir de mémoire. Je le répète souvent, il ne faut pas oublier. Mais
il ne faut pas se rappeler pour se venger ou attiser le feu et mettre l’huile
sur le feu. Au contraire, il faut se rappeler pour que cela ne se reproduise
plus.
La deuxième étape, c’est le devoir de vérité. Il faut atteindre la véracité, la
fiabilité des faits; il ne faut pas les déformer.
La troisième étape, c’est un devoir de justice. Il faut juger sereinement les
personnes qui ont commis des dérives graves. Je rappelle en passant que
certains faits comme les crimes de torture, les crimes de génocide sont imprescriptibles
: avis donc à ceux qui croient qu’à travers une loi d’amnistie, il peuvent
arriver à faire oublier des crimes de violation graves contre les droits de
l’homme.
La quatrième étape est la réparation. Il faut restituer aux ayants droits leurs
droits. Il faut d’abord une réparation. En plus de cela il faut que les
personnes qui ont été spoliées puissent recouvrir leurs biens.
Enfin la cinquième étape. C’est la réconciliation. Puisque nous nous sommes
souvenu de ce qui s’est passé de façon correcte et fiable, nous sommes passés
en justice - cela prend du temps on ne finira pas d’épuiser les contenus de ce
passif humanitaire -, nous avons réparé les droits de ceux qui avaient été
spoliés, nous en arrivons à la réconciliation. Et là, il y a plusieurs formules.
Il y a effectivement des commissions vérité et réconciliation, mais il y a
également d’autres formules, d’autres démarches en faveur d’une véritable
solution, d’une cicatrisation, dirais-je de ces différents fléaux. Mais, je
répète encore une fois qu’il ne faut pas voir le problème en antinomie entre
populations négro-africaines et populations arabes. Il faut le voir en termes
de rapports aux valeurs, pas de jugements de valeurs mais de rapport aux
valeurs. A savoir qu’il faut identifier les maux et trouver les mots pour
pouvoir les résoudre. Mais surtout dans le cadre des règlements pacifiques d’un
certain nombre de violations de droits de l’homme. A mon avis, c’est cela la
solution pacifique, raisonnable, durable.
La Tribune : Présentement que peuvent réussir le
CMJD et son gouvernement de transition?
Cheikh Saad Bouh Kamara : Je pense qu’ils font déjà beaucoup de
choses. D’abord, ils ont fait sauter une chape de plomb qui était présente. Ce
que même les membres du PRDS ont reconnu. En second lieu, et c’est extrêmement
important, ils donnent la parole à tout un chacun : partis politiques,
opérateurs privés, membres de la Société civile, ceux qui étaient en exil, ceux
qui sont revenus, ceux qui sont restés...
Je crois aussi qu’il y a une autre approche à louer. A savoir qu’il n’y a pas
de sujet tabou. Cela ne veut toutefois pas dire qu’en ouvrant la boite de
Pandore il faudra essayer de trouver des éléments qui vont opposer les
mauritaniens. Il faut trouver à la fois les mots justes pour identifier ce qui
ne va pas et trouver en même temps et proposer des solutions pour que cela
aille mieux dans le sens d’une amélioration de la situation des mauritaniens
aux plans économique, culturel, social et juridique. Si nous parvenons à
maîtriser ces quatre plans, il y a de fortes chances que nous puissions vivre
en Mauritanie dans une démocratie. Un autre aspect qui semble extrêmement
positif, c’est qu’ils [le CMJD] ont permis à un débat qui était fermé, un débat
clos de devenir un débat général. En plus ils ont voulu confier une partie
importante de la transition, les élections, aux Nations Unies. Qui peut dire ou
faire mieux? Ceci étant, il faut rester vigilant, maintenir le cap, accompagner
toutes les modifications en faveur de la démocratie. Il faut être présent pour
empêcher des dérives d’où qu’elles viennent. Il ne faut surtout pas essayer de
comparer au passé en disant :”ça va mieux, on s’arrête là.” Mais il faut
continuer pour améliorer. Nous allons vers une société de droit. Et il faut
poser les jalons, les repères en un ou deux ans pour qu’après nous puissions
nous engager dans une voie réellement démocratique.
La Tribune : Quels seraient à votre avis les
enjeux juridiques et politiques du traitement, ou du non traitement, d’un
passif humanitaire laissé par le régime passé ?
Cheikh Saad Bouh Kamara : Je pense qu’il ne serait pas juste, et il
serait même malheureux et inéquitable, de ne pas traiter un quelconque
problème. Celui-là, le passif humanitaire, est un des plus importants. Mais il
ne faut pas croire que le traitement seul de ce problème permettra à la
Mauritanie d’accéder à la démocratie. Ce problème, il faut l’inclure dans un
lot d’autres problèmes : problème de justice ou d’injustice, problèmes de cas
de tortures dont sont victimes d’autres composantes nationales, des problèmes
d’impunité, des problèmes de corruption et des problèmes d’un parti-Etat qui
était omniprésent. Nous ne sommes pas là pour critiquer ce qui s’était passé.
Nous sommes là pour poser les jalons et les repères afin de trouver un cadre
démocratique, dans une situation apaisée, un processus plus avancé que le
précédent et dans une situation d’amélioration incessante des conditions de vie
des mauritaniens. Je dois dire que aux mauritaniens qu’il faut être utopiste,
imaginer une démocratie impeccable. Mais il faut aller pas-à-pas, poser surtout
les éléments théoriques et les éléments conceptuels pour qu’après l’on soit sûr
d’aller sur le bon chemin vers le nord que nous indique la boussole.
Enfin, je terminerai par un appel : les débats doivent être francs, sans
arrière pensée, des débats qu’il faut élever au niveau des espoirs et des
attentes des mauritaniens. Il faut aussi ne pas oublier que nous appartenons à
un monde et que par conséquent, il faudrait que dans nos arguments nous
puissions sans cesse nous repérer par rapport aux standards internationaux. Il
ne faut pas dire que nous venons de loin, il faut s’arrêter; il faut plutôt
améliorer davantage pour le futur. C’est l’appel que je lance à l’ensemble des
acteurs politiques en Mauritanie.
Propos recueillis par Kissima
Docteur Sidi O. Salem : Docteur Sidi O. Salem est membre fondateur et membre
du comité permanent de l’UFD/EN. Il sera arrêté du 11 au 25 novembre 2000 après
la dissolution de son parti. Candidat de l’UFD/En aux législatives de 96 à
Zouerate puis du RFD aux sénatoriales de 2002 à Nouakchott, chargé de la
communication au directoire de campagne d’Ahmed Ould Daddah pour les élections
présidentielles du 7 Novembre 2003, il avait gelé ses activités au niveau du
parti en 2003. Actuellement, il est professeur de physique à l’Université de
Nouakchott.
“Le problème à résoudre est l’édification de l’Etat. Il faut bannir tout
discours raciste, toute vision archaïque ou manipulation de notre vie
anthropologique.”
Y a-t-il selon vous une question
nationale en Mauritanie ?
- Oui, il y a une question nationale si on entend par là
les facteurs qui renforcent l’unité nationale. Si par contre il faut entendre par là un
problème de cohabitation entre communautés, je dis que cela débouche sur un
ethnicisme. Donc il n’y a pas de question
nationale.
L’histoire politique de la Mauritanie a démarré dans un contexte
néocolonialiste où les leaders ne pouvaient concevoir l’Etat qu’en termes de
représentativités communautaires, sans avoir un projet national. D’où les
nationalismes arabe et négro-africain.
Il y a eu d’autres revendications identitaires ; d’ou l’émergence de
forces centrifuges qui présenteront le problème en termes de développement,
d’intégration, de projets de développement de la société. Il faut dire qu’en
termes de différences, donc de facteurs de désunion, nous avons moins de
problèmes que d’autres pays. Nos différences doivent être un atout et non un
handicap. A mon avis ce qu’il faut plutôt exclure c’est l’arbitraire. Un
citoyen, quelle que soit sa communauté, ne doit pas se sentir exclu. Il s’agit
surtout d’assurer l’intégration.
Je constate que chaque fois que le pays est dans une fragilité
institutionnelle, il y a des opinions identitaires minoritaires qui tentent d’exploiter
cette situation.
Il y a un passif humanitaire dont ont été
victimes les négro-africains. Quelle solution préconisez-vous pour son
règlement?
- Il y a une question nationale qui se ttraduit en
termes de projet démocratique national. Il y a l’arbitraire. Et là c’est une question d’atteinte à des
citoyens dont nous réclamons le règlement. C’est une question ponctuelle et historique. Le
passif humanitaire est la résultante de la politique de O. Taya basée sur les
conflits, l’arbitraire…
Il appartient aujourd’hui à la classe politique de ce pays de rechercher la
solution des problèmes dans le dialogue. Le problème à résoudre est
l’édification de l’Etat. Il faut bannir tout discours raciste, toute vision
archaïque ou manipulation de notre vie anthropologique. Il n’y a pas de
problème de cohabitation comme pour la Serbie, la Bosnie ou ailleurs. Ce dont
nous avons plutôt souffert, c’est la tribalisation. O.Taya a usé de ce dosage
sans tenir compte des compétences. Tout le monde a joué son jeu. Ceci arrange
les communautés et les tribus qui ont d’autres cadres pour les défendre. Il
faudrait que les démocrates défendent la Nation. On ne doit pas dans l’Etat
renforcer la tribu. Ce serait anti-démocratique. La tribu est l’incarnation de
la structure traditionnelle esclavagiste, on ne doit pas la reproduire dans une
structure étatique qui se veut démocratique. Et j’espère que les nouvelles
autorités effectueront la rupture avec ces cadres archaïques de gestion de la
vie publique.
Propos recueillis par Kissima
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