A.H.M.E.

INTERVIEW 28:

 

 

 

 

Trois questions à Ethmane Ould Bidiel

    "…en arrivant à APP, je n'ai pas choisi le camp des vainqueurs, mais le camp de la logique, de la raison…"

    Ethmane Ould Bidiel est professeur de lettres françaises. Il a été rédacteur en chef de la revue El Moujtamaa. Durant la période de transition il était Président de la Commission départemental de la CENI à Koubenni. Cadre et militant de l'Alliance Populaire Progressiste, il livre sa vision de la situation de son parti sur la scène et de diverses questions relatives à la vie politique nationale…

    La Tribune : Vous avez été président de la commission déconcentrée de la CENI à Kobenni de 2006 à 2007. Après quoi vous avez adhéré au parti de l'APP. Précisément après les élections législatives qui ont vu Messoud Ould Boulkheir occuper le rôle de président de l’Assemblée Nationale. Peut-on dire que l’arbitre que vous avez été a rejoint le camp des vainqueurs?

    Ethmane Ould Bidiel: Je pense qu'il convient de mieux préciser les choses, si nous voudrions, sincèrement, lever les équivoques. J'ai adhéré à Alliance Populaire Progressiste en juillet 2007 et non après les élections législatives. J'y suis venu fort d'un certain nombre de constats. D'abord, la neutralité que je voulais afficher par rapport au cours des évènements politiques économiques et sociaux du pays était une erreur et ne contribuait aucunement à l'avancement d'un certain nombre de dossiers qui me tenaient à cœur à l'instar de celui de la justice sociale, de l'égalité des chances mais aussi de l'esclavage; lesquels sujets ne peuvent laisser indifférents ni l'intelligentsia Haratine à laquelle j'appartiens, ni les autres forces progressistes du pays. Ce, en dépit du vote de la loi n°2007-048 portant incrimination de l'esclavage et réprimant les pratiques esclavagistes.

    Ensuite, natif de la ville, j'ai été choqué, durant ma mission au sein de la CENI, de la nature de la marginalisation dont les couches défavorisées étaient victimes et le traitement humiliant et abject que leur réservait l'administration instrumentalisée par les chefs des tribus et les guides religieux. Ceci m'a valu beaucoup d'altercations avec les autorités locales déterminées à entretenir des traditions désuètes et à spolier les droits civiques d'une catégorie de citoyens au nom d'une discrimination d'un autre temps. C'est là une mentalité administrative mauritanienne que j'ai décidé de combattre, tout en sachant que cela ne peut se faire que dans une structure politique saine et engagée loin des influences des lobbies traditionnels où le pouvoir recrute ses acolytes.

    Enfin, après plusieurs mois de méditation menée au sein d'un très grand groupe d'intellectuels auquel j'ai l'honneur d'appartenir, je suis arrivé à me dire que ce qui compte ce ne sont guère les fins personnelles, mais l'intérêt suprême de la nation qui passe par une justice dans la distribution des postes et des richesses. Je pense, en outre, que l'instauration d'une telle équité entre l'ensemble des composantes nationales, c'est ça ce qui peut être le fondement d'une réelle unité nationale, le socle de la cohésion ce qui exige l'application d'un programme politique d'un parti ayant un projet de société cohérent et adapté qui ne peut être que l'APP.

    Aussi puis-je dire qu'en arrivant à APP, je n'ai pas choisi le camp des vainqueurs, mais le camp de la logique, de la raison; le camp du réalisme politique, celui qui prépare la rupture avec le conformisme en vue d'asseoir le fondement d'un Etat de droit juste et égalitaire... Certes j'ai eu l'opportunité d'être aujourd'hui dans le camp du vainqueur, me dira-t-on, dans celui du nouveau parti qui m'a sollicité, me conviant à beaucoup de ses réunions notamment en juin. Mais ce qui m'intersse, ce qui compte pour moi, c'est demain, l'avenir de ce pays, de son peuple; il est scellé à celui de l'APP.

    La Tribune : Justement, il y a un peu plus d’un mois, l’APP réclamait l’expulsion de l’Ambassadeur d’Israël de la Mauritanie. Il y a aussi quelques semaines les autorités avaient entrepris une campagne de sensibilisation sur la loi contre l’esclavage. Une telle campagne n’a pas été saluée par certains militants anti-esclavagistes ; le chargé de mission du président de SOS esclaves, y a notamment trouvé certaines entorses. Pour lui, le discours de la plupart des ministres et des chefs des missions est resté "séquelliste" (La Tribune N °387 du 05/02/08 NDLR). Entre ces deux questions, où devait, à votre avis, se situer la priorité de l’APP, en général, et du mouvement El Horr en particulier?

    Ethmane Ould Bidiel: En ce qui concerne la position du parti sur le maintien dans notre pays de l'ambassade d'Israël, je pense comme l'a dit le Président, Messaoud Ould Boulkheïr , que rien ne peut justifier l'entretien des rapports diplomatiques avec cette entité. Telle était toujours la position du Président de l'APP à chaque fois qu'on lui posait cette même question ; et ce au moment où plusieurs autres politiciens essayaient de défendre, coûte que coûte, les rapports avec cet Etat.

    Reconnaissons, en fait, que la Mauritanie n'est pas un pays de ligne de front, à l'instar de l'Egypte, de la Syrie, de la Jordanie ou du Liban qui pourraient avoir des raisons stratégiques à se rapprocher de l'entité sioniste. Nous aurions pu, au moins, justifier, les rapports avec Israël, si notre gouvernement pouvait les mettre à profit pour arriver à infléchir l'Etat hébreu ou influencer ses décisions. Tel n'est pas Hélas le cas. Alors à quoi bon s'entêter surtout quand on sait que la quasi-totalité du peuple est hostile à ces relations honteuses et absurdes? Soyons démocrates, au moins!

    Quant à la campagne de sensibilisation sur la loi d'incrimination de l'esclavage, si elle émane d'une volonté réelle et sincère de l'Etat comme le prétend le gouvernement- et j'en doute en réalité - elle a été vraiment biaisée par la majorité des membres des missions de sensibilisation, à commencer par les ministres. "Séquellistes, ils l'ont tous, ou presque, été. Auraient-ils reçu le mot d'ordre de nier l'existence de ce fait pourtant incontestable?

    Pourtant, je n'étais pas surpris depuis que le choix fût porté sur la journée internationale des droits de l'Homme pour annoncer l'amorce des journées de sensibilisation sur la loi et ses visées. L'événement a des lors était vidé de son sens et l'impact de la campagne étouffé. En plus, à rappeler qu'il n'y a pas eu de sérieux ni dans la préparation, ni dans la conception des tâches ; encore moins dans la définition des objectifs à atteindre dans le cours, le moyen et le long terme…

    Je crois aussi que le gouvernement a préféré, en banalisant la mise en valeur de ce dispositif juridique, s'attirer les foudres des Haratines et des militants des droits de l'Homme plutôt que celles des maîtres. Si tel est vraiment le cas, la Mauritanie et les mauritaniens doivent s'attendre à en découdre éternellement avec l'esclavage lequel ressuscitera éternellement et sera notre mythe de Sisyphe national.

    Ceci me conduit à dire que Monsieur Birame Ould Abeïd, le chargé de mission du Président de SOS Esclaves a raison d'affirmer que le discours proféré pendant la campagne de sensibilisation n'était pas que timide, mais hypocrite et méprisant. C'est une insulte sciemment crachée sur la figure des militants de l'émancipation. Les preuves pouvant illustrer ce fait nombreuses. Qu'est devenue l'institution devant s'occuper de l'insertion des asservis ? Et le reste des mesures tant attendues comme la promotion des cadres issus de cette couche demeure lettre morte.

    D'autres personnalités seraient mieux indiquées pour parler de ce qui désormais doit être la priorité de l'APP, en général, et d'El Hor en particulier. Alors, pour cette raison, l'avis que je m'en vais vous donner n'engagera que moi seul.

    APP est un grand parti. Elle a prouvé au cours des dernières élections qu'elle accorde une grande importance à ses engagements et ses promesses à sa base et aux partis. L'histoire retiendra qu'elle aura été la seule composition politique ayant, à l'échelle nationale, sanctionné ses militant qui n'avaient pas honoré le pacte qu'elle avait scellé avec ses partenaires... APP est aussi le seul parti ayant exigé, dans son protocole d'accord signé avec le Président, le retour des réfugiés mauritaniens et le règlement définitif de la question de l'esclavage. Alors il faut qu'elle se batte sur ce front car beaucoup reste à faire pour que ces projets - véritable socle de l'unité national - puissent arriver à dessein. Et ce serait la plus belle victoire jamais remportée par un parti politique mauritanien.

    L'APP qui est un partenaire de la majorité, doit rester exigeante, critique tout en l'intérêt suprême des mauritaniens au dessus de toutes les considérations. Le partenariat avec la majorité doit rester soumis à des conditions inaliénables. Et ça le président l'a bien dit dans le meeting du parti.

    Au sujet d'El Hor, je pense que les raisons qui sont à l'origine de sa naissance sont encore là présentes, les mêmes, inaltérables. Elles sont d'actualité et en justifient l'existence…La lutte contre l'esclavage fait parler d'elle. Quand bien même l'Etat voudrait la prendre en main, en assumer la responsabilité et en faire un problème national, ses efforts sont torpillés par la résistance des forces centrifuges et les survivances des mentalités rétrogrades. Rien n'avance en matière de partage du pouvoir et des richesses. Les Haratines restent sous-représentés dans l'administration et dans beaucoup d'autres secteurs de la vie privée et publique. Et tout le monde sait que l'hostilité vis-à-vis de l'émergence politique sociale et économique est très sensible. Tout est compromis.

    Bref, les conditions de vie des Haratines, la problématique d'émancipation sociale et professionnelle, le casse-tête agraire, l'esclavage, le développement communautaire, l'impérieuse nécessité de l'implication politique et administrative des cadres de cette communauté, etc. sont autant de préoccupations qui doivent retenir l'attention d'El Hor et constituer sa priorité si l'on veut mettre fin scepticisme et couper la route au négationnisme.

    La Tribune : Il y a eu un document signé par un groupe clandestin qui se fait appeler le FUAH (Front uni pour l’Action Haratine). Lequel document a fait l’objet sur Internet de commentaires et de réactions non moins passionnées. Faut-il prendre au sérieux des tracts et autres documents émanant de groupes clandestins dans un pays où on peut se targuer de jouir d’une liberté d’expression inédite ?

    Ethmane Ould Bidiel: C'est parce que nous jouissons comme vous le dites d'une liberté d'expression inédite et que cet espace n'est pas exploité ou refusé par une tierce partie que j'ai peur. En effet, soit ce mouvement clandestin a peut être des choses beaucoup plus gênantes à dire, soit il a un agenda dont l'exécution nécessite de rester dans l'anonymat. Dans les deux cas ce n'est pas un signe de bon augure.

    Je pense qu'il faut prendre au sérieux ces tracts ne serait-ce que par leur contenu. Les chiffres avancés, par FUAH, sur la nature de l'exclusion des Haratines sont très précis et reflètent la réalité à 99% des cas. Les faits et les pratiques dénoncées sont les mêmes que le mouvement El Hor a décriés à sa création. Donc il va falloir trouver des solutions rapides pour que ce mouvement ne fasse des émules. Ce n'est par des mesures concrètes qu'il peut être contrecarré, jamais par les slogans creux ou la mobilisation des experts de renseignement.

    En effet il faut se rappeler que les cadres de cette communauté sont aujourd'hui, presque, tous mécontents à cause du niveau de l'ostracisme qui les touche et lequel va crescendo, contrastant avec l'espoir et les attentes que le régime en place avait suscités au lendemain de son avènement. Les inconditionnels de l'Internet constatent avec surprise le niveau de sympathie manifesté à ce mouvement clandestin; et cela je ne saurait l'attribuer qu'à la déception des Haratines que d'aucuns accusent à raison ou à tort d'être les principaux électeurs du Président, Sidi Ould Cheïkh Abdallahi.

    La situation qui prévaut actuellement et que marque la tension entre les populations à l'intérieur (lesdits anciens esclaves anciens maîtres), l'exclusion des Haratines de l'administration et autres centres des décisions par le biais d'une politique sélective et arbitraire de nomination, la misère, le coup onéreux de la vie et le chômage sont autant de facteurs qui contribuent à l'extrémisme. C'est pourquoi il est plus qu'urgent de rectifier le tir et revaloriser tout le monde et éviter une provocation qui ne fait l'affaire que des anarchistes et les nihilistes…

    Propos recueillis par
    Kissima

    Source :
    La Tribune ( Mauritanie ) n° 390

     

  

 

  Retour