Dans la présente interview, que nous a accordée Birame
Ould Dah Ould Abéid, membre de la Commission Nationale
des Droits de l’Homme et de S.O.S. Esclaves, dans le cadre de la
sortie du film «Chasseurs d’esclaves » produit par la télévision
franco-allemande Arte, l’intéressé fait des révélations et brosse le
tableau de la situation sociale du pays avec un focus sur la question centrale
– celle de l’esclavage – phénomène que la société mauritanienne continue à
appréhender comme étant normal et contre lequel personne ne doit s’insurger, ou
se révolter. Quand à vouloir en sanctionner les auteurs, c’est du domaine de
l’utopie.
Comme vous allez le constater, il ne sera pas du tout tendre avec les
magistrats, les officiers de police judiciaire, les administrateurs civils, les
médias officiels qu’il considère comme les pires propagandistes de l’idéologie
esclavagiste.
Le Rénovateur Quotidien : Vous
avez participé, avec Aminétou Mint Ely Moctar, à la réalisation d’un film
d’Arte, intitulé «Chasseurs d’esclaves ». Comment est née l’idée de réaliser ce
film?
Birame Ould Dah Ould Abéid : J’ai été sollicité par Sophie Jeannot, qui est
une journaliste-réalisatrice à Arte. Au cours d’une discussion que j’ai eue
avec elle, elle m’a fait part de son intention de se déplacer jusqu’en
Mauritanie pour nous accompagner dans l’une de nos actions pour libérer des
esclaves en cas de plainte des leurs.
Son arrivée a coïncidé avec une mission que je devais accomplir au nom de la Commission Nationale
des Droits de l’Homme (CNDH). J’étais accompagné d’Aminétou Mint Ely Moctar.
L’avocat Ishaq Ould Ahmed Hadi, qui devait être de la mission, s’est désisté à
la dernière minute pour des raisons personnelles. Aminétou et moi sommes
finalement partis seuls avec l’équipe d’Arte pour libérer Haby Mint Rabah,
esclave depuis la naissance chez ses maîtres (Abdoulaye Ould Moctar et sa sœur
Aminétou Mint Moctar).
L’origine de cette mission, c’est la plainte introduite par Bilal Ould Rabah,
frère de Haby Mint Rabah, auprès de S.O.S. Esclaves d’abord, puis auprès de la Commission Nationale
des Droits de
l’Homme (CNDH).
Le Rénovateur Quotidien : Vous avez été mandaté, comme vous dites, par la Commission Nationale
des Droits de l’Homme. Mais, concrètement, avez-vous rencontré des difficultés,
des réticences sur le terrain de la part des autorités pour libérer Haby Mint
Rabah ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Effectivement ! Premièrement, nous avons dû
faire face à
l’hostilité manifeste des autorités administratives et
judiciaires. Dès notre arrivée à Tiguint, nous avons été interceptés par un
peloton de gendarmerie qui nous a cernés et conduits devant le chef
d’arrondissement
de cette bourgade.
Nous nous sommes même engueulés avec lui puisqu’il voulait, lui et la
gendarmerie, mettre en doute l’objet de notre mission en voulant nous empêcher
d’y aller. Ils nous ont même empêchés de prononcer le mot «esclavage ». Ils ont
voulu nous culpabiliser d’office en percevant notre mission comme une action
subversive contre la société et l’Etat mauritanien.
Le Rénovateur Quotidien : Et comment expliquez-vous ce refus de leur part ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Ce refus s’explique par le fait que la société
et l’Etat mauritanien restent dominés par l’idéologie esclavagiste. La pensée
sociale continue à appréhender l’esclavage comme un phénomène normal et contre
lequel on ne doit pas s’insurger, se révolter et qui ne doit pas attirer de
sanctions, ni d’investigations.
D’autre part, l’Etat mauritanien reste dominé par une communauté esclavagiste
en l’occurrence la communauté arabo-berbère qui détient tous les leviers de
commande du pouvoir.
L’Etat aussi dans ses différents corps (administrateurs civils, magistrats,
officiers de police judiciaire,…) est constitué en majorité d’esclavagistes. On
ne peut compter sur de telles personnes, pratiquant l’esclavage pour le
criminaliser, le combattre et l’éradiquer.
Le
Rénovateur Quotidien : Vous avez tenu beaucoup de conférences de presse
sur la question de l’esclavage. Mais, visiblement, cela n’a pas servi à grande
chose. Est-ce que c’est dans ce cadre que ce film a été réalisé, pour servir de
moyen de pression sur les autorités pour qu’elles reconsidèrent davantage le
problème de l’esclavage en Mauritanie ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Je pense que ce film va constituer un jalon de
plus dans la somme des documents visuels et sonores qui, sans aucune équivoque,
mettent en lumière sur la question de l’esclavage en Mauritanie et mettent en
accusation, devant l’opinion publique nationale et internationale, l’Etat
mauritanien, ses fonctionnaires et ses oulémas qui essaient de cacher vaille
que vaille la question de l’esclavage qui est un crime.
Le Rénovateur Quotidien : On a vu dans ce film, un imam balayer du revers de la
main l’existence de l’esclavage en Mauritanie. Cela vous écœure-t-il d’entendre
de tels propos alors que tout le monde sait que l’esclavage existe en
Mauritanie, sauf aux yeux de ceux qui le nient ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Cet imam, c’est Mohamed El Hafedh Ould
Enahoui, qui est un imam esclavagiste à plus d’un titre. Il est l’un des
actionnaires dominants de la filière orientale de
l’esclavage. Il fait passer
des filles esclaves mauritaniennes vers le Golfe. Il est impliqué dans la
tentative de faire passer une de ses esclaves, Zéina.
C’est un imam qui pratique jusqu’à présent l’esclavage. Il a plusieurs femmes
esclaves et sur lesquelles il exerce un esclavage sexuel.
Le Rénovateur Quotidien : Pourquoi, ce monsieur n’est-il pas inquiété alors
qu’il existe une loi criminalisant l’esclavage ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi et son
pouvoir n’ont pas fait la loi pour qu’elle soit appliquée. Ils ont fait la loi
pour essayer de redorer le blason de la Mauritanie, en faisant de l’agitation et de la
propagande sur cette loi. C’est pour faire le change devant la communauté
internationale.
Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi nie lui-même l’existence de l’esclavage. Il
ne parle que de séquelles. Les ministres, les officiers de police judiciaire,
les administrateurs civils ont classé tous les cas d’esclavage avérés qui ont
été portés devant la justice et l’administration mauritanienne.
Au jour d’aujourd’hui, depuis la promulgation de la loi (n°2007-048, Ndlr), il
n’y a que 43 esclaves au total qui ont été libérés. Aucun des criminels
soupçonnés d’esclavage n’a été poursuivi ni interpellé. Il n’y a aucune enquête
en bonne et due forme.
Le Rénovateur Quotidien : Quelle a été la
réaction des autorités lorsque «Chasseurs d’esclaves » est sorti ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Je ne sais pas, mais je sais que, lorsque
nous avons amené Haby Mint Rabah, le Premier ministre de l’époque, Zéine Ould
Zéidane, a joué des têtes et des pieds.
Lui et sa directrice adjointe de cabinet, Mint Bourdid, ont inondé nos
responsables supérieurs (la Commission Nationale des Droits de l’Homme, Ndlr)
de plaintes et de messages pour dire que Haby Mint Rabah n’est pas une esclave,
que c’était un kidnapping, que c’était femme libre qui vit avec ses parents.
Le Premier ministre à l’époque (Zéine Ould Zéidane) était très solidaire des
esclavagistes. Il avait même demandé qu’on reprenne Haby Mint Rabah pour la
rendre aux gens présentés comme ses parents alors qu’ils ne sont que ses
maîtres.
Il n’y a pas un démenti plus grand que ces allégations tenues par le Premier
ministre et sa directrice adjointe de cabinet.
Le Rénovateur Quotidien : Au vu de tout cela, peut-on espérer la disparition
imminente de
l’esclavage en Mauritanie ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Non ! On ne peut pas espérer une
disparition proche de
l’esclavage en Mauritanie. Loin s’en faut ! Les
autorités, à travers l’action des magistrats, des officiers de police judiciaire,
des administrateurs civils, à travers le discours des ministres, du Premier
ministre et du président de la république, font tout pour nier l’existence de
l’esclavage en Mauritanie et mettent les bâtons dans les roues du mouvement
abolitionniste et des militants anti-esclavagistes.
La destitution de l’ancien wali du Brakna, Sidi Maouloud Ould Brahim, qui a
coopéré avec la mission de la
CNDH qui a libéré la petite esclave Messouda Mint Hova des
griffes de ses maîtres à Boghé en est une preuve évidente.
Il est encore clair que les médias officiels (la radio et la télévision
mauritaniennes) continuent à rebattre les oreilles des mauritaniens de discours
négationnistes. Ces médias officiels subliment
l’esclavage mauritanien en le
rendant social, acceptable et sacré à travers plusieurs programmes comme El
Beddaa qui met en relief toute l’arrogance ethnique et de classe de la
communauté (arabo-berbère) qui détient tous les leviers de commande du pays.
Cela dénote d’un grand mépris que ces autorités ont pour toutes les victimes,
les militants des droits de l’homme en Mauritanie.
Le Rénovateur Quotidien : Votre dépit et
déception se comprennent parfaitement. Pensez-vous que le fait de porter la
question de l’esclavage sur le plan international, comme en témoigne le film
d’Arte (Chasseurs d’esclaves), reste l’unique solution de se faire entendre ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Je pense que la seule solution, c’est de
consolider le mouvement abolitionniste (mauritanien), le raffermir au niveau
national, l’encadrer et surtout essayer d’explorer toutes les voies de lutte
possibles.
Mais encore, il faut s’inscrire dans le registre d’une dénonciation
systématique de ce qui se passe en Mauritanie afin de porter la complicité des
autorités mauritaniennes (politiques, judiciaires, religieuses…) devant la
communauté internationale.
Le Rénovateur Quotidien : Ne faudrait-il pas,
toujours dans le cadre des voies de lutte contre
l’esclavage, essayer d’initier
une journée contre l’esclavage comme on l’avait fait au moment où la Mauritanie était
confrontée au problème terroriste ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Nous sommes sur un plan d’actions qui va
englober tout cela. Il y aura bientôt une série de manifestations pour dire non
à l’esclavage, mais aussi à certains anachronismes et phénomènes graves qu’on
fait subir à des êtres humains en Mauritanie.
Le Rénovateur Quotidien : La classe
politique, dans son ensemble, est évasive sur la question de l’esclavage en
dépit de son opposition de principe à ce phénomène. Pensez-vous que certains
hommes politiques ont des privilèges à sauvegarder ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Les partis politiques en général, ce sont
des partis qui s’arriment à l’idéologie de la société. Je pense que, en dehors
du parti APP (Alliance Progressiste Populaire, Ndlr) dont le chef Messaoud Ould
Boulkhéir est le chantre incontesté de la lutte anti-esclavagiste en
Mauritanie, le REJ ( Rassemblement pour l’Egalité et la Justice, Ndlr) de Cheikh
Sid’Ahmed Dieng et Tawassoul de Jémil Mansour, il n’y a pas d’autres partis qui
essaient de s’inscrire dans une optique abolitionniste.
Je remarque que les autres partis n’accordent pas une importance à cela parce
qu’ils ont une position de classe vis-à-vis de la question de l’esclavage.
Le Rénovateur Quotidien : Je reviens de
nouveau au film «Chasseurs d’esclaves ». Pensez-vous qu’il aura un impact au
niveau des autorités ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Je ne le pense pas. Aussi bien que les groupes
dominants dont elles sont issues, les autorités sont imbues d’une forte
arrogance et se caractérisent par une myopie qui va les perdre à la longue et
je le regrette hélas. Ce film a eu un écho à l’étranger.
A travers ce film, j’ai été invité par les députés verts au sein du parlement
autrichien. J’ai été invité par des universitaires autrichiens et des
personnalités françaises pour des contributions sur
l’esclavage en Mauritanie,
à la lumière de ce film.
Le Rénovateur Quotidien : Récemment, notre pays, par la voix du Président de la République Sidi
Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, s’est solidarisé avec Oumar El Béchir, le
Président soudanais, accusé par le procureur de la Cour Pénale
Internationale, de crimes commis au Darfour. En tant que défenseur des droits
de l’homme, qu’en pensez-vous ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Je soutiens sans réserve l’action de la Cour Pénale
Internationale contre tous les criminels de droit commun, les coupables de
crimes contre l’humanité, de crime de génocide ou de crimes de guerre.
Omar Hassan El Béchir et ses collaborateurs doivent répondre des actes de
génocide qu’ils ont commis au Darfour. La position de certains partis
politiques et certaines personnalités notamment le Président de la République dénote que la Mauritanie et ses
dirigeants reste encore un Etat réfractaire aux Droits de l’Homme.
Contrairement à ce que disent certains détracteurs, la CPI n’est pas un tribunal
américain ni un tribunal européen. La
CPI est un tribunal international à laquelle les Etats de la
communauté internationale, dans leur large majorité, hormis les Etats voyous
comme le nôtre et le Soudan, ont déjà souscrit et ratifié la charte.
En Mauritanie, il y a des criminels, notamment d’anciens chefs d’Etat ou hauts
fonctionnaires de
l’administration, qui doivent comparaître devant ce tribunal
et nous ne ménagerons aucun effort pour qu’ils comparaissent.
Le Rénovateur Quotidien : Vous venez d’évoquer d’anciens chefs d’Etat
mauritaniens considérés par certaines organisations de défense des droits de
l’Homme comme étant des criminels et des génocidaires. On cite souvent le nom
de Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya, qu’on accuse d’avoir commis des crimes
contre
les populations négro mauritaniennes. Actuellement, il vit, sans être inquiété,
au Qatar. Etes-vous pour son extradition en Mauritanie pour qu’il réponde des
accusations portées contre lui ?
Birame Ould Dah Ould Abéid : Quand on l’extrade ici, il va trouver
l’impunité ! Ici, c’est le pays de l’impunité. Il y a des gens qui ont commis
des crimes de droits humains très graves, des crimes économiques, des crimes de
génocide, des crimes contre l’humanité. Ces gens-là sont ici, sans pour autant
être inquiétés.
Pire encore, ils sont promus de jour en jour. Ils continuent de bénéficier des
honneurs de la
République. L’extrader ici (Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya), non
! Je veux qu’il soit, comme tous les autres, jugé par la Cour Pénale
Internationale.
Mais le ramener en Mauritanie, c’est lui garantir une impunité totale. Ce n’est
pas une justice de classe, une justice ethniciste, corrompue et prise en otage
par des réseaux mafieux et esclavagistes qui peut juger ce genre de crimes et
de criminels.
Propos recueillis par Babacar Baye Ndiaye
Source :
Le Rénovateur (Mauritanie)