« … le discours de la
plupart des ministres et des chefs de missions (…) est resté «séqueliste
» tout comme celui du chef de l’Etat. Il s’agit d’un négationnisme
inlassable »
Chargé de mission de SOS
esclavage, Birame Ould Dah Ould Abeid,
donne sa lecture de la campagne de sensibilisation sur la loi incriminant
l’esclavage. Selon lui cette loi votée par le parlement en août 2007 est
une version biaisée du texte initial élaboré durant la transition par le
ministre de la
Justice Mahfoud Ould Bettah.
Birame Ould Dah Ould Abeid
reproche entre autres à cette loi « la non prise en compte des
problèmes de fond liés à la pratique esclavagiste ».
La Tribune
: Les autorités viennent d’entreprendre une vaste campagne de
sensibilisation contre l’esclavage en Mauritanie. En tant que militant de
droits de
l’homme et membre actif de SOS-esclaves, êtes vous satisfaits ?
Birame Ould Dah Ould Abeid : Pas du tout. Cette campagne
n’était pas vaste contrairement à ce que vous dites. Elle était
circonscrite. Donc limitée, non seulement dans le temps mais dans
l’espace. Elle n’a été faite que dans les centres urbains ou chefs-lieux
de département. Ceci n’est qu’une goutte d’eu dans l’océan, un coup
d’épée dans l’eau. L’esclavage est une idéologie, une croyance une fois
en Mauritanie.
La Tribune
: Pourtant ces chefs lieux de département sont des poches importantes de
pratiques esclavagistes. Ce qui montre qu’une campagne ébranlée à partir
de ces endroits peut bien avoir sa pertinence…
Birame Ould Dah Ould Abeid : Parmi les poches de
l’esclavagisme, il y a la capitale, Nouakchott qui n’a pas fait l’objet
de cette campagne. Même dans les missions diplomatiques à l’étranger,
l’esclavage est vécu…
La Tribune
: Pouvez vous citer des cas concrets ?
Birame Ould Dah Ould Abeid : Plusieurs exemples
d’ailleurs. Il y a ici un haut fonctionnaire de la Mauritanie qui
détenait plusieurs esclaves à l’étranger. Ce n’est
qu’après avoir quitté
le poste qu’il s’est trouvé obligé de s’en départir.
La Tribune
: Mais, la loi contre l’esclavage a été votée par le parlement
mauritanien, dont on peut dire aujourd’hui qu’elle reflète les
aspirations des mauritaniens. Sans compter qu’il a été tenu compte de
certaines propositions de SOS-esclaves. Qu’est-ce qui justifie votre
pessimisme vis-à-vis de ces missions qui se sont rendues à l’intérieur du
pays ?
Birame Ould Dah Ould Abeid : Parlant d’abord du
parlement, son vote ne reflète en rien la volonté ni de l’élu lui-même,
ni des populations. Il y a des députés et des sénateurs qui ont voté la
loi par obéissance au gouvernement et qui sont impliqués dans les cas
d’esclavage. Leur vote te leur propos en public ne peuvent en aucun cas illustrer
leur vie privée. Sauf dans de rares cas. S’agissant de SOS-esclaves, elle
a marqué des points en faisant amender la loi. Mais elle n’est pas
satisfaite encore.
Le droit de cuissage, ‘tjowri’ en hassaniya n’a pas été incriminé dans la
loi. La captation de l’héritage non plus n’a pas été explicitement
criminalisée. Ce qui laisse une marge de liberté aux juges issus de
couches esclavagistes pour débouter les esclaves par le biais
d’interprétations déculpabilisant les maîtres… Les peines prévues sont loin
d’être à la mesure du crime d’esclavage qui a été pratiquement «
délictualisé »…On ne parle même pas du refus aux ONGs du droit d’ester en
justice en faveur des victimes.
En ce qui concerne les missions, notre pessimisme se justifie par rapport
au processus même qui nous a conduits à cette campagne. Ce processus a
débuté avec la mise en place du pouvoir démocratique. Il y a eu rejet aux
oubliettes par le gouvernement actuel du projet ed loi confectionné sous
le régime de la transition et sous le parrainage du ministre de la
justice de l’époque Mahfoudh Ould Bettah. Ce projet de loi était beaucoup
plus progressiste que le projet de loi ordurier que Zeine Ould Zeidane a
présenté au parlement.
Les amendements qui y ont été faits, l’ont été grâce à l’engagement du
président Messaoud Ould Boulkheir et non par la volonté du gouvernement.
L’autre problème,
c’est que le coup d’envoi de la campagne fait par Sidi
Ould Cheikh Abdallahi a été entaché de négligences en haut lieu. Et ces
missions sont venues couronner la mauvaise foi des autorités supérieures
de l’Etat en ce qui concerne l’éradication de
l’esclavage. Ceci à travers
plusieurs paramètres. Le premier paramètre se trouve être le discours de
la plupart des ministres et des chefs de missions. C’est un discours
resté «séqueliste » tout comme celui du chef de l’Etat. Il s’agit d’un
négationnisme inlassable.
On continue à parler de séquelles et non de pratiques avérées. On rassure
les maîtres et on inquiète davantage les victimes…Même le temps imparti à
la campagne relève du ridicule. Qu’une idéologie, des cultures et des «
valeurs esclavagistes », résultats d’un matraquage séculaire puissent
être extirpées le temps d’un seul discours de ministres, cela relève de
l’utopie et de l’irréalisme. Les médias publics de l’Etat n’ont pas fait
une couverture approfondie de cette campagne qui d’ailleurs n’a pas été
orientée sur la vulgarisation de la loi.
La Tribune
: Y a-t-il eu des témoignages d’esclaves durant ces campagnes qui ont
retenu l’attention des missionnaires ?
Birame Ould Dah Ould Abeid : Il y a beaucoup de
témoignages sur des cas d’esclavage. Il y a même eu des plaintes de
victimes qui ont émaillé les journées. Que ce soit à Bir Moghrein, à
Yaghref, à Atar, Medredra ou dans l’Assaba et aux Hodhs. Ce qui nous
confirme l’attitude malveillante et hypocrite des autorités, c’est que
tous ces cas avérés d’esclavages ont été déformés, niés ou ignorés par
les autorités. J’en veux pour preuves, le cas de Oumoulkheir à Atar,
celui de Haby Mint Rabah à Mederdra, etc. Ce sont des gens qui sont
encore sous le joug de l’esclavage et dont les maîtres sont couverts par
les autorités.
Seul le cas de Vatma Mint Boulkheir exposé à Bir Moghrein a été traité
séance tenante par le Wali du Tiris Zemmour, Ahmed Vall Ould Messaoud. Il
s’agissait d’une femme qui avait fui ses maîtres au Sahara. Elle était
avec ses deux filles. Le Maître avait envoyé une procuration en septembre
2007 à son cousin installé à Bir Moghrein pour lui signifier qu’il lui
donnait l’eautorité sur ses esclaves. Et lorsque l’une des filles a voulu
se marier, le nouveau maitre mandaté a exigé 300 000 UM. La pauvre femme
a rassemblé avec toutes les difficultés 150 000 qu’elle a présenté à son
nouveau maître qui finit par accepter.
Quand la seconde voulut se marier ; il a exigé 400 000 UM. Et le mariage
fut bloqué. Elle a porté publiquement plainte devant la mission. C’était
le mardi 12 février 08 en présence du wali. Celui-ci a ordonné à la
gendarmerie d’arrêter l’esclavagiste. Ce dernier s’est enfui pour aller
se cacher au Sahara. Le wali a appelé les autorités sahraouies qui ont
fait restituer l’argent et ont promis de sévir contre les deux coupables.
D’autre part le wali a ordonné au préfet d’autoriser le mariage entre la
fille et son prétendant, un militaire comme le mari de la première. Ce
mariage a été scellé avant-hier (jeudi 14 février, ndlr)
Propos recueillis par Kissima
Témoignage :
Je m’appelle Bilal Ould Rabah, j’ai 33 ans. J’étais
charbonnier à Oueyviye, 49 Km Rosso.
Je suis analphabète. Actuellement je ne travaille pas. Je suis venu à Nouakchott
il y a près de trois semaines. Je suis venu me plaindre de mes maîtres
avec qui ma grande sœur est restée en esclavage dans la localité Eychaya
relevant du département de Mederdra. Elle a un enfant de
trois ans, né handicapé physique. L’enfant est muet. Le père de cet
enfant est le frère de la maîtresse de ma soeur.
A Rosso, j’ai rencontré le wali du Trarza
en compagnie de Boubacar Ould Messaoud (président de
SOS-esclaves, ndlr). C’était le mardi 5 de ce mois. Il nous a envoyés à
la brigade de gendarmerie de Mederdra. Le chef de
brigade qui devait venir nous voir à 15 heures n’est venu nous voir que
le lendemain matin à 8 heures. Il nous a accompagnés jusqu’au puit où ma
sœur travaillait pour ses maîtres. Nous l’avons trouvée en train de
puiser de l’eau…
Elle s’apprêtait à charger les outres remplies sur les ânes. Je lui ai
demandé de nous suivre. Elle nous a dit qu’elle ne pouvait pas quitter sa
maîtresse qui était malade. J’ai demandé les nouvelles de son enfant.
Elle m’a répondu qu’ils l’ont fait consulter au dispensaire de
Tiguint…Le chef de brigade de la gendarmerie nous a dit de ne
pas la déranger. Boubacar a réagit en français. Je ne
comprends pas cette langue. Donc je ne peux pas savoir ce qu’il lui a
dit.
Nous sommes ensuite partis pour Nouakchott. Une semaine
après, je suis parti à Medredra pour exposer le cas de
ma sœur devant la commission de sensibilisation du Trarza. J’ai déclaré
devant cette commission qu’ayant fait part aux autorités de la condition
de servilité dont souffre ma sœur, elles n’ont pas daigné m’écouter et
qu’elles n’ont rien fait pour m’aider. Voyant que le président de cette
commission n’a pas accordé une importance à mon témoignage, j’ai décidé
de porter plainte contre toutes ces autorités qui ont été informées et
qui ont préféré se taire sur le cas de ma sœur qui est encore dans la
servitude.
20/02/2008
La
Tribune n° 387
source : La Tribune
(Mauritanie)