A.H.M.E.

INTERVIEW 21:

 

 

 

 

Birame Ould Dah Ould Abeid à La Tribune

 

    « … le discours de la plupart des ministres et des chefs de missions (…) est resté «séqueliste » tout comme celui du chef de l’Etat. Il s’agit d’un négationnisme inlassable »

     

    Chargé de mission de SOS esclavage, Birame Ould Dah Ould Abeid, donne sa lecture de la campagne de sensibilisation sur la loi incriminant l’esclavage. Selon lui cette loi votée par le parlement en août 2007 est une version biaisée du texte initial élaboré durant la transition par le ministre de la Justice Mahfoud Ould Bettah. Birame Ould Dah Ould Abeid reproche entre autres à cette loi « la non prise en compte des problèmes de fond liés à la pratique esclavagiste ».

    La Tribune : Les autorités viennent d’entreprendre une vaste campagne de sensibilisation contre l’esclavage en Mauritanie. En tant que militant de droits de
    l’homme et membre actif de SOS-esclaves, êtes vous satisfaits ?



    Birame Ould Dah Ould Abeid : Pas du tout. Cette campagne n’était pas vaste contrairement à ce que vous dites. Elle était circonscrite. Donc limitée, non seulement dans le temps mais dans l’espace. Elle n’a été faite que dans les centres urbains ou chefs-lieux de département. Ceci n’est qu’une goutte d’eu dans l’océan, un coup d’épée dans l’eau. L’esclavage est une idéologie, une croyance une fois en Mauritanie.

    La Tribune : Pourtant ces chefs lieux de département sont des poches importantes de pratiques esclavagistes. Ce qui montre qu’une campagne ébranlée à partir de ces endroits peut bien avoir sa pertinence…

    Birame Ould Dah Ould Abeid : Parmi les poches de l’esclavagisme, il y a la capitale, Nouakchott qui n’a pas fait l’objet de cette campagne. Même dans les missions diplomatiques à l’étranger, l’esclavage est vécu…

    La Tribune : Pouvez vous citer des cas concrets ?

    Birame Ould Dah Ould Abeid : Plusieurs exemples d’ailleurs. Il y a ici un haut fonctionnaire de la Mauritanie qui détenait plusieurs esclaves à l’étranger. Ce n’est
    qu’après avoir quitté le poste qu’il s’est trouvé obligé de s’en départir.

    La Tribune : Mais, la loi contre l’esclavage a été votée par le parlement mauritanien, dont on peut dire aujourd’hui qu’elle reflète les aspirations des mauritaniens. Sans compter qu’il a été tenu compte de certaines propositions de SOS-esclaves. Qu’est-ce qui justifie votre pessimisme vis-à-vis de ces missions qui se sont rendues à l’intérieur du pays ?

    Birame Ould Dah Ould Abeid : Parlant d’abord du parlement, son vote ne reflète en rien la volonté ni de l’élu lui-même, ni des populations. Il y a des députés et des sénateurs qui ont voté la loi par obéissance au gouvernement et qui sont impliqués dans les cas
    d’esclavage. Leur vote te leur propos en public ne peuvent en aucun cas illustrer leur vie privée. Sauf dans de rares cas. S’agissant de SOS-esclaves, elle a marqué des points en faisant amender la loi. Mais elle n’est pas satisfaite encore.

    Le droit de cuissage, ‘tjowri’ en hassaniya n’a pas été incriminé dans la loi. La captation de l’héritage non plus n’a pas été explicitement criminalisée. Ce qui laisse une marge de liberté aux juges issus de couches esclavagistes pour débouter les esclaves par le biais d’interprétations déculpabilisant les maîtres… Les peines prévues sont loin d’être à la mesure du crime d’esclavage qui a été pratiquement « délictualisé »…On ne parle même pas du refus aux ONGs du droit d’ester en justice en faveur des victimes.

    En ce qui concerne les missions, notre pessimisme se justifie par rapport au processus même qui nous a conduits à cette campagne. Ce processus a débuté avec la mise en place du pouvoir démocratique. Il y a eu rejet aux oubliettes par le gouvernement actuel du projet ed loi confectionné sous le régime de la transition et sous le parrainage du ministre de la justice de l’époque Mahfoudh Ould Bettah. Ce projet de loi était beaucoup plus progressiste que le projet de loi ordurier que Zeine Ould Zeidane a présenté au parlement.

    Les amendements qui y ont été faits, l’ont été grâce à l’engagement du président Messaoud Ould Boulkheir et non par la volonté du gouvernement. L’autre problème,
    c’est que le coup d’envoi de la campagne fait par Sidi Ould Cheikh Abdallahi a été entaché de négligences en haut lieu. Et ces missions sont venues couronner la mauvaise foi des autorités supérieures de l’Etat en ce qui concerne l’éradication de
    l’esclavage. Ceci à travers plusieurs paramètres. Le premier paramètre se trouve être le discours de la plupart des ministres et des chefs de missions. C’est un discours resté «séqueliste » tout comme celui du chef de l’Etat. Il s’agit d’un négationnisme inlassable.

    On continue à parler de séquelles et non de pratiques avérées. On rassure les maîtres et on inquiète davantage les victimes…Même le temps imparti à la campagne relève du ridicule. Qu’une idéologie, des cultures et des « valeurs esclavagistes », résultats d’un matraquage séculaire puissent être extirpées le temps d’un seul discours de ministres, cela relève de l’utopie et de l’irréalisme. Les médias publics de l’Etat n’ont pas fait une couverture approfondie de cette campagne qui d’ailleurs n’a pas été orientée sur la vulgarisation de la loi.
     
    La Tribune : Y a-t-il eu des témoignages d’esclaves durant ces campagnes qui ont retenu l’attention des missionnaires ?

    Birame Ould Dah Ould Abeid : Il y a beaucoup de témoignages sur des cas d’esclavage. Il y a même eu des plaintes de victimes qui ont émaillé les journées. Que ce soit à Bir Moghrein, à Yaghref, à Atar, Medredra ou dans l’Assaba et aux Hodhs. Ce qui nous confirme l’attitude malveillante et hypocrite des autorités, c’est que tous ces cas avérés d’esclavages ont été déformés, niés ou ignorés par les autorités. J’en veux pour preuves, le cas de Oumoulkheir à Atar, celui de Haby Mint Rabah à Mederdra, etc. Ce sont des gens qui sont encore sous le joug de l’esclavage et dont les maîtres sont couverts par les autorités.

    Seul le cas de Vatma Mint Boulkheir exposé à Bir Moghrein a été traité séance tenante par le Wali du Tiris Zemmour, Ahmed Vall Ould Messaoud. Il s’agissait d’une femme qui avait fui ses maîtres au Sahara. Elle était avec ses deux filles. Le Maître avait envoyé une procuration en septembre 2007 à son cousin installé à Bir Moghrein pour lui signifier qu’il lui donnait l’eautorité sur ses esclaves. Et lorsque l’une des filles a voulu se marier, le nouveau maitre mandaté a exigé 300 000 UM. La pauvre femme a rassemblé avec toutes les difficultés 150 000 qu’elle a présenté à son nouveau maître qui finit par accepter.

    Quand la seconde voulut se marier ; il a exigé 400 000 UM. Et le mariage fut bloqué. Elle a porté publiquement plainte devant la mission. C’était le mardi 12 février 08 en présence du wali. Celui-ci a ordonné à la gendarmerie d’arrêter l’esclavagiste. Ce dernier s’est enfui pour aller se cacher au Sahara. Le wali a appelé les autorités sahraouies qui ont fait restituer l’argent et ont promis de sévir contre les deux coupables. D’autre part le wali a ordonné au préfet d’autoriser le mariage entre la fille et son prétendant, un militaire comme le mari de la première. Ce mariage a été scellé avant-hier (jeudi 14 février, ndlr)

    Propos recueillis par
    Kissima


    Témoignage :
     
    Je m’appelle
    Bilal Ould Rabah, j’ai 33 ans. J’étais charbonnier à Oueyviye, 49 Km Rosso. Je suis analphabète. Actuellement je ne travaille pas. Je suis venu à Nouakchott il y a près de trois semaines. Je suis venu me plaindre de mes maîtres avec qui ma grande sœur est restée en esclavage dans la localité Eychaya relevant du département de Mederdra. Elle a un enfant de trois ans, né handicapé physique. L’enfant est muet. Le père de cet enfant est le frère de la maîtresse de ma soeur.

    A
    Rosso, j’ai rencontré le wali du Trarza en compagnie de Boubacar Ould Messaoud (président de SOS-esclaves, ndlr). C’était le mardi 5 de ce mois. Il nous a envoyés à la brigade de gendarmerie de Mederdra. Le chef de brigade qui devait venir nous voir à 15 heures n’est venu nous voir que le lendemain matin à 8 heures. Il nous a accompagnés jusqu’au puit où ma sœur travaillait pour ses maîtres. Nous l’avons trouvée en train de puiser de l’eau…

    Elle s’apprêtait à charger les outres remplies sur les ânes. Je lui ai demandé de nous suivre. Elle nous a dit qu’elle ne pouvait pas quitter sa maîtresse qui était malade. J’ai demandé les nouvelles de son enfant. Elle m’a répondu qu’ils l’ont fait consulter au dispensaire de
    Tiguint…Le chef de brigade de la gendarmerie nous a dit de ne pas la déranger. Boubacar a réagit en français. Je ne comprends pas cette langue. Donc je ne peux pas savoir ce qu’il lui a dit.

    Nous sommes ensuite partis pour
    Nouakchott. Une semaine après, je suis parti à Medredra pour exposer le cas de ma sœur devant la commission de sensibilisation du Trarza. J’ai déclaré devant cette commission qu’ayant fait part aux autorités de la condition de servilité dont souffre ma sœur, elles n’ont pas daigné m’écouter et qu’elles n’ont rien fait pour m’aider. Voyant que le président de cette commission n’a pas accordé une importance à mon témoignage, j’ai décidé de porter plainte contre toutes ces autorités qui ont été informées et qui ont préféré se taire sur le cas de ma sœur qui est encore dans la servitude.

    20/02/2008

    La Tribune n° 387

     source : La Tribune (Mauritanie)

 

 

 

 

 

 

  

 

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