Jeune Afrique : Pourquoi ce livre, et pourquoi maintenant ?
Malek Chebel : C’est une question qui me tenait à cœur depuis
longtemps. Pour écrire mes livres, je constitue des dossiers richement
documentés. La prise de conscience, tardive, hélas, du phénomène de l’esclavage
dans le monde islamique m’a laissé penser que l’opinion était assez bien préparée.
Compte tenu de la surface que j’ai acquise dans le domaine des études sur
l’islam, je me suis dit : c’est un discours qui peut passer maintenant.
Est-ce que ce discours passe effectivement ?
Il semble qu’il crée beaucoup de gêne.
S’il dérange, c’est que je touche quelque chose de fondamental et de vrai.
C’est qu’il y a encore des esclaves. Tant mieux donc si mon livre gêne, car
j’ai voulu briser l’opacité qui entoure cette question de l’esclavage.
Avez-vous eu vent de réactions hostiles ?
Il y a eu un mouvement dans les chancelleries arabes, qui a été vite éteint.
Ils ont compris que, médiatiquement parlant, cela aurait été très mauvais pour
eux d’enclencher une offensive.
Les médias vous suivent-ils ?
Je constate une
gêne, une retenue de leur part, ici, en France. Les journalistes sont
circonspects. Ils ne savent pas comment prendre l’information.
Au Maghreb, mis à part un papier, en août, donc avant la sortie du livre, dans
Le Quotidien
d’Oran, c’est motus et bouche cousue. Même au Maroc, d’habitude
plus ouvert, aucun écho dans les médias non plus. En clair, il y a un blocage
maghrébin.
Dans quels pays l’esclavage a-t-il gardé le
plus de réalité ?
L’esclavage est
encore sensible en Mauritanie. Mais l’État fait des efforts assez importants
pour se débarrasser de cet héritage scandaleux. Le phénomène des petites bonnes
au Maroc est aussi à prendre en considération. Un secrétariat d’État a
d’ailleurs été créé pour recenser les jeunes filles et leur donner un statut.
Il y a évidemment tout un esclavage invisible dans les monarchies et les
sultanats du Golfe. À quoi s’ajoute, dans les mêmes pays, un nouvel esclavage
économique. Dans l’Afrique moyenne, au Mali, au Tchad et ailleurs, subsistent
de multiples formes d’esclavage, liées cette fois à la pauvreté. On m’a parlé
de vente d’enfants ici ou là. Il faut mentionner également les intouchables en
Inde.
Vous décrivez la société touarègue comme
l’une des pires sociétés esclavagistes…
Les rapports esclavagistes ont été à peu près maintenus. Il y a, bien sûr, eu
une atténuation avec l’apparition des États-nations dans les cinq pays
africains où vivent les Touaregs.
L’existence d’une police nationale, d’une
justice relativement distincte des ethnies et des oligarchies est un progrès
incontestable. Mais, sous cape, les aristocrates touaregs sont toujours des
aristocrates et les esclaves, les harratine, sont toujours leurs serviteurs.
Pourquoi les mentalités évoluent-elles si
lentement ?
Parce que tout le monde, à commencer par les élites religieuses, se tait. Quand
on pose la question, on dit qu’il y a bien d’autres problèmes tels que la
pauvreté, les maladies. Moi, je dis : sur le plan moral, ce n’est pas
acceptable en 2007 qu’il y ait encore des esclaves.
Comment expliquer ce silence dans le monde
arabo-musulman ?
Pour beaucoup de gens, l’esclavage, ça n’existe pas. Même quand tu dis à un
esclavagiste :
« Tu as des esclaves. » Il te répond : « Mais non, ce sont mes
enfants adoptifs. Je les aime comme mes fils. »
On dit aussi que l’esclavage dans le monde arabe n’a rien à voir avec
l’esclavage occidental…
C’est vrai que la traite négrière occidentale était strictement économique,
puisqu’elle consistait à transporter des Africains dans les plantations en
Amérique, alors que l’esclavage oriental était plus diversifié. Les captifs
étaient utilisés dans l’agriculture, mais aussi comme soldats ou pour servir
dans les palais.
Si la traite occidentale a duré moins de quatre siècles, la traite orientale
s’est étalée sur quatorze siècles, puisque j’en situe les débuts avec la
naissance de l’islam. Le fait que le phénomène soit dilué dans le temps et
qu’il n’y ait pas eu de bateau négrier donne le sentiment que c’est différent.
Le volume total de l’esclavage dans le monde arabo-islamique atteint pourtant,
selon les estimations les plus sérieuses, les 20 millions, soit plus que le
nombre d’Africains déportés dans les Amériques. Alors, pour moi, aujourd’hui,
c’est pareil.