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Boubacar ould Messaoud: Il ne suffit pas d'une loi pour
combattre un phénomène pareil

Monsieur Boubacar ould
Messaoud, vous êtes le président de l'association SOS esclave, quelle est votre
impression sur la loi qui vient d'être votée à l'unanimité à l'Assemblée
Nationale criminalisant l'esclavage?
Nous sommes satisfait de cette
loi dans la mesure où elle constitue une de nos principales revendications.
L'avant projet était squelettique et le projet fut insuffisant, nous pensons
que le travail de l'obbying que nous avons fait, et notre action auprès de la
société civile pour apporter des amendements nécessaires à cette loi ont été
payants parce que la majeure partie de nos amendements figurent aujourd'hui
dans la loi.
Néanmoins, elle n'est pas suffisante en elle même. Il ne suffit pas d'une loi
pour combattre un phénomène pareil, bien que ça soit un passage obligatoire.
Jusque là, les pratiques esclavagistes persistent à cause de l'impunité dont
profitent les esclavagistes. Et le fond du problème c'est que les autorités et
ceux qui dirigent notre pays sont essentiellement composés des descendants
d'esclavagistes. Ils sont à l'origine du mur de silence qu'on arrivait pas à
percer.
Par ailleurs, nous sommes satisfaits, parce que notre objectif n'a jamais été
de provoquer une confrontation, mais plutôt que les mauritaniens jugent
nécessaire d'entreprendre ensemble une démarche commune pour enrayer ce
phénomène qui est un crime contre l'humanité.
Ce qui est intéressant dans cette loi, c'est qu'elle a été votée à l'unanimité
à l'Assemblée Nationale par des maîtres d'esclaves qui conviennent que
l'esclavage existe. Donc aujourd'hui nous avons dépassé la guerre des mots.
Puisqu'avant on disait que l'esclavage n'existe pas. Et que ce qui existait
n'est que les séquelles de l'esclavage. Nous sommes satisfaits mais restons
réservés quant à la sincérité de ceux qui nous dirigent, bien que la volonté
politique qui était nécessaire s'est exprimée par le vote de cette loi…on ne
peut que féliciter le président de la république.
Quel
bilan faites vous de votre lutte anti-esclavagiste?
Pour nous la lutte ne fait que
commencer car le problème est reconnu par tout le monde et surtout par
l'opinion internationale. Cette loi est une preuve de l'existence de
l'esclavage. Elle est venue après plusieurs tentatives qui n'étaient en fait
que des leurres. On dit que la Mauritanie a aboli trois fois l'esclavage. Ce
qui est faux ! Elle ne l'a fait qu'une fois. On a promulgué une ordonnance
abolissant l'esclavage, mais du point de vue juridique, elle le légalise car
elle prévoyait la compassassions des maîtres. Ce qui veut dire qu'elle
reconnaissait à certaines personnes le droit d'avoir une propriété sur
d'autres.
Notre blocage c'est la culture et la mentalité de tous les mauritaniens qu'ils
soient du sud ou du nord, noirs ou blancs. Ils ont tous tendance à croire que
l'esclavage est un phénomène normal, ordinaire et banal, reconnu par la
religion musulmane, donc tout à fait légitime alors que ce n'est pas vrai ! La
compassassions des maîtres tenait compte d'un droit reconnu…mais reconnu par
qui ? En tout cas pas par l'islam !
Aujourd'hui, nous dénonçons l'instrumentalisation de la religion musulmane. A
l'étranger, on s'étonne qu'il y ait l'esclavage en Mauritanie. Certains
journalistes étrangers appellent la Mauritanie : le pays des esclaves
consentant. Alors qu'en effet ce n'est pas vrai ! C'est plutôt une éducation
transmise de père en fils et qui est considérée comme une fatalité. Nous disons
que ce n'est point la volonté de Dieu mais celle des hommes.
Aujourd'hui à la veille de cette promulgation, j'ai vu des cadres soninkés qui
ont fait des révélations que tout le monde savait mais pas assez. Ils affirment
qu'il existe une exclusion quasi totale du descendant d'esclaves aussi bien sur
le plan politique, social que spatial.
C'est dire qu'actuellement dans les milieux négro africains les gens acceptent
d'en parler. Ce qui est donc une victoire mais la véritable victoire c'est
l'acceptation de tous les Mauritaniens à vouloir dépasser ce problème sans
faire de procès à personne. Nous sommes une société en perpétuelle mutation et
l'esclavage disparaîtra un jour. Mais s'il disparaît sans qu'on le combatte
ensemble, il fera place à la haine et créera la division. Il n'y a rien de plus
généreux que de restituer à un esclave sa dignité. Nous travaillons pour
l'unité nationale et non pour la division. C'est cela notre combat !
Vous
disiez plus haut que l'esclavage est encré dans nos habitudes profondes, alors
que faudrait-il d'autres pour appuyer les mesures législatives ?
Une campagne de sensibilisation à
long terme est indispensable. Et le fer de lance de celle-ci doit être les
oulémas, les imams et les gens de religion afin de sensibiliser les
populations. Cette campagne doit être urgente, sérieuse et engagée. Elle doit
se tenir dans toutes les mosquées et à la télévision nationale. Il faudrait
faire une grande sensibilisation dans les médias.
En plus, d'autres reformes foncières s'imposent pour que les terres cultivées
reviennent aux anciens esclaves et que cela ne soit pas l'objet des chantages.
En effet, certains d'entre eux ne veulent pas quitter leurs maîtres parce
qu'ils sont pris à la gorge par le biais des champs. Il y a eu une reforme en
1983 portant sur le partage des terres et à la révocation des propriétés
collectives sur les terres. Ce qui n'a permis que la spoliation des terres des
negro-africains par des commerçants et des hommes d'affaires maures.
En fin, il faudrait scolariser le milieu des anciens esclaves. Car, pauvres,
ils n'ont pas les moyens d'envoyer leurs enfants à l'école. Et une
discrimination positive serait également la bienvenue comme ce fut le cas pour
les "arabisants" par rapports aux "francisants".
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