A.H.M.E.

INTERVIEW 13:

 

Interview de Boubacar ould Messaoud à African Global News

 

 

Mauritanie | BOUBACAR OULD MESSAOUD, SG “SOS ESCLAVES” :

 "La solution des problèmes de la Mauritanie passe par la résolution du passif humanitaire"

LA SENTINELLE

     

    African Global News : Quelle est votre position par rapport à la loi criminalisant l’esclavage qui doit bientôt être adoptée ?

    Boubacar Ould Messaoud : Par rapport à cette loi, je suis très optimiste. En tout cas, je suis très encouragé par cette décision qu’avait prise le Président de la République. Il s’agit en outre du respect d’un engagement électoral pris par Sidi Ould cheikh Abdallah alors candidat à la Présidentielle. Je pense que l’adoption d’une loi criminalisant l’esclavage est un acte incontournable aujourd’hui, dans la mesure où notre but est que cette pratique cesse, et que par la suite, on commence à traiter le phénomène. L’esclavage ne dépend pas seulement
    d’une loi la criminalisant. Il y a un ensemble de mesures d’accompagnement qui doivent être prises. Depuis plus de vingt ans, depuis la promulgation de l’abolition de l’esclavage, cette loi devait être prise. A défaut de prendre un décret d’application de l’abolition de ce phénomène. Cette loi nous intéresse dans la mesure ou elle pourrait permettre aux militants des droits de
    l’homme de poursuivre leurs activités de sensibilisation et de permettre aux esclaves d’avoir des recours.

    Après la promulgation de cette loi, je pense que les autorités n’auront pas de difficultés à écouter les plaintes des victimes de l’esclavage. Et quand j’ai eu à le voir et à en discuter, je me suis rendu compte qu’elle est relativement floue dans des passages de certains articles. Dans ce cadre, notre organisation est en partenariat avec d’autres organisations telle que
    l’Amdh, le Gerddes, et l’Association des Femmes Chefs de Famille. Elle a organisé une journée de réflexion sur ce document et nous avons préconisé des amendements utiles. A la suite de cela, nous avons également organisé une journée de plaidoyer en direction des parlementaires (députés et sénateurs) auxquels nous avons exposés nos amendements
    qu’ils ont discuté avec nous. Nous avons bon espoir que ces amendements auront une influence positive sur le parlement qui va en tenir compte.

    A. G. N : Et si jamais le Parlement n’en tient pas compte ?

    B. O. M : Je pense qu’on n’est pas sûr d’avoir raison en tout. Mais je ne pense pas qu’il puisse ignorer l’ensemble des amendements que nous avons demandés. Et s’il ne devait pas en tenir compte, nous continuerons la lutte. Nous pensons quand même que cette loi est une nouvelle étape dans la reconnaissance de l’existence de l’esclavage. Vous savez qu’on se bat depuis des années, que nous avons toujours été maltraités, calomniés par des gens qui disent devant nous que l’esclavage est une invention de gens qui essayent d’en tirer des bénéfices. Nous pensons toutefois que cette loi n’a pas été conçue pour rien. Elle suit une demande répondant à une réalité. L’esclavage existe dans ce pays, il y’a également ses séquelles. Il y a des gens qui vivent les séquelles et d’autres qui vivent les pratiques esclavagistes. Si les parlementaires ne tiennent pas compte de nos amendements, nous continuerons la lutte.

    Notamment la référence au « prétendu esclave ». Des termes de ce genre qui rendent le texte totalement flou et incompréhensible parce qu’il n’y a pas de « prétendues victimes ». On n’a pas à prouver qu’on est esclave. C’est aux pouvoirs publics de prouver la culpabilité des gens. Tant que cette culpabilité n’est pas prouvée, ils sont présumés innocents. Maintenant, vouloir dire qu’il y’a des « prétendus esclaves » c’est comme prétendre qu’il y a des gens qui inventent l’esclavage. Nous avons constaté que dans la version arabe, qui était l’originale, le terme prétendu n’était pas mentionné.

    De ce point de vue, nous pensons que nos amendements seront pris en compte au moins en ce qui concerne par exemple la dimension religieuse de l’esclavage. Il n’est pas normal qu’on puisse parler de l’esclavage sans introduire la référence religieuse. L’esclavage a été maintenu dans ce pays, car on a instrumentalisé la religion musulmane qui, elle-même, est contre l’esclavage. Nous pensons que la référence religieuse fait que l’abolition de
    l’esclavage soit conforme à la charia. Et l’enseignement de l’islam doit être très précis.

    Pour nous, il n’ y a pas de délit d’esclavage, car l’esclavage est un crime. Il y’a des personnes qui considèrent que l’esclavage est une tare et qui veulent se contenter de ce terme.
    L’esclavage est un crime reconnu internationalement. Il y a des conventions internationales auxquelles la Mauritanie a souscrit. Nous souhaitons que la population mauritanienne, à travers cette loi, comprenne que l’Etat a décidé d’en finir avec l’esclavage. Il n’est plus permis d’exercer des pratiques esclavagistes. Nous voulons que l’impunité cesse, mais nous ne cherchons nullement à attaquer quiconque. Nous souhaitons que l’on crée des agences pour aider les anciens esclaves à s’insérer, devenir autonomes et travailler pour leur propre compte au lieu de travailler pour leur maître comme ils le faisaient auparavant.

    A. G. N : Selon vous, est-ce que l’esclavage, pratiqué dans le milieu maure, est comparable à celui que l’on trouve dans le milieu négro africain ?

    B. O. M. : Le lien qui existe entre les deux communautés, c’est que d’abord, dans les deux sociétés, on adhère à l’esclavage comme une valeur. L’esclave existe dans toute les communautés (poulaar, wolof, maure, soninké…). C’est une réalité. C’est quelqu’un qui est exclu, discriminé. Maintenant la différence réside au niveau de la pratique. La différence, c’est que certains n’exploitent plus directement leurs esclaves alors que d’autres les exploitent et les font travailler. Mais tout ceci, de mon point de vue, c’est une question de temps.
    L’esclavage est très ancien dans le milieu négro-africain. C’est presque devenu une caste. Il y a des esclaves qui se reconnaissent comme tels et d’autres qui vivent loin d’eux. Chacun vit dans son propre milieu. L’esclavage en milieu maure est beaucoup plus vivant. On peut être affranchi chez les maures.

    Une fois qu’on est affranchi, on a un nouveau statut. On peut épouser une femme affranchie et les enfants sont réputés être affranchis, libres de naissance, alors que j’ai l’impression que chez d’autres, sans pouvoir les citer, on est esclave, fils d’esclave ; donc on reste esclave de réputation. La grande différence, c’est qu’en milieu maure, il y a une grande dénonciation qui est toujours exprimée. Des gens dénoncent leur situation et se révoltent. En milieu négro-africain, la dénonciation est toujours cachée. Ils ne veulent pas nous rendre compte de ce qui leur arrive, sauf dans l’intimité la plus absolue. Pourtant, nous avons une organisation qui considère que l’esclavage existe dans toutes les communautés mais nous n’avons presque pas de plaintes de la part des négro-africains. Mais en fait, l’esclavage est un phénomène caché dans toutes les sociétés. Les maîtres comme les esclaves n’avouent pas cela. Il n’y a que des gens réellement libérés qui en parlent. Moi par exemple, je suis libre. Je
    n’ai pas le complexe d’en parler, mais combien de gens comme moi sont capables d’en parler ? Pour finir, je dis que l’esclavage est un problème qui se pose surtout aux femmes et aux enfants, car ils sont les principales victimes.

    A. G. N : Etes vous optimiste par rapport à cette situation là ?

    B. O. M : Aujourd’hui, je préfère cette situation parce que nous venons de loin. Si vous vous rappelez bien, la période de Ould Taya, le sujet était tabou. On parle aujourd’hui ouvertement de l’esclavage. Tout le monde peut en parler. C’est un pas. Je crois qu’aujourd’hui, on est rentré dans une phase où on ne peut qu’aller de l’avant. C’est pour cela que je suis optimiste. La solution aux problèmes de la Mauritanie passe par la résolution du passif humanitaire, et la liquidation de l’esclavage. Ce combat ne se mène contre personne. C’est notre société elle-même qui doit participer de manière consciente à sa mutation, parce que les changements sont inéluctables. Nous voulons que la société change pacifiquement et que chacun y participe de son coté. C’est qu’on ne doit pas laisser simplement aux fils d’esclaves le soin de se révolter, de se révolter contre leur statut, leur stigmatisation. Il faut accompagner leur mutation et je voudrais appeler tout le monde à y participer. Il n’y a pas de vengeance, nous n’avons aucun contentieux à régler. On veut évoluer et il faut accompagner cette évolution.

 

Entretien réalisé par Birome GUEYE

 

 

  

 

  Retour